Chapitre 8 *

972 81 0
                                        

 Il inspira profondément pour essayer d'apaiser son cœur et sa tête. D'où il était, Axel percevait déjà le brouhaha du marché couvert.

Plongé dans l'obscurité de l'arrière-boutique – qui était, en réalité, un vulgaire cabanon qui tenait encore debout par un sombre miracle que tout le monde ignorait –, Axel jeta un énième coup d'œil à travers la serrure de la porte. La pièce, d'une taille exigüe, était noyée dans une odeur omniprésente de poissons et de sel. D'où il était, le pêcheur pouvait déjà apercevoir les personnes s'animer devant le stand de la poissonnerie. Il recommençait à avoir du mal à respirer, et sa tête lui tournait. S'il l'avait pu, Axel se serait tapissé entre les tonneaux débordants de poissons toute la journée, comme un enfant apeuré qui venait de faire une grosse bêtise et qui se cachait du courroux de ses parents.

Mais le pêcheur n'avait pas le choix. Il était de permanence à la poissonnerie du marché aujourd'hui, et il avait trop esquivé cette tâche-là ces derniers mois pour l'éviter une nouvelle fois.

Tous les commerces de la petite île se réunissaient tous les sept jours pour organiser un marché, sous un gigantesque préau en bois, non loin de la place principale du hameau. C'était l'instant parfait pour que tout le monde pût se réunir, animant le cœur de l'île du mieux qu'ils le pouvaient : les gens discutaient, rigolaient, marchandaient dans une cacophonie aussi banale qu'impressionnante. La météo n'était jamais parvenue une seule fois à freiner ce marché, en plusieurs années d'existence : que la pluie s'abattît en trombe, ou que le vent soufflât jusqu'à en arracher presque les tuiles des maisonnées à l'alentour, les habitants venaient s'approvisionner en vivres, en fournitures ou en ragots et rumeurs divers et variés.

La porte de l'arrière-boutique s'ouvrit. Axel cria en reculant, se cachant les yeux avec son avant-bras à cause de la lumière du jour envahissante.

— On t'attend ! s'exclama Wilfried, d'un ton faussement ronchon. Il nous faut des bras supplémentaires, on a du monde !

Axel grogna quelque chose en retour, que lui-même n'arriva pas à comprendre. Il s'extirpa malgré lui du cabanon, sous le regard attentif et ferme – mais étrangement bienveillant – de son confrère, s'approchant à contrecœur du comptoir où étaient présentés les poissons et les fruits de mer pêchés durant les derniers jours, conservés dans du gros sel. Certains habitants s'entassaient déjà devant, obligés de crier pour parler entre eux ou avec les pêcheurs, dans l'unique but de se faire comprendre.

Le cœur du pêcheur se contracta violemment, et sa respiration se coupa. Ses oreilles se mirent automatiquement à bourdonner, comme pour le protéger du tapage infernal autour de lui – des boucliers de piètre qualité, qui ne faisaient qu'empirer la chose, au final. La panique recommença à le gangréner, et Axel sentit ses mains moites être traversées par des spasmes incontrôlables, tandis que des pensées irrépressibles fusèrent dans tous les sens, dans sa tête.

Respirer. Axel devait respirer.

Il n'avait qu'une envie : prendre ses jambes à son cou et partir. Partir loin, partir où il n'y avait personne.

Partir vers l'océan.

Puis, une main se posa sur son épaule, ce qui le ramena à la réalité. Axel se retourna et baissa les yeux, pour tomber nez-à-nez avec un autre jeune pêcheur de l'île. Ce dernier lui sourit.

— Détends-toi, tout va bien se passer, chuchota-t-il. On est là au cas où, ne t'inquiète pas.

— Oui, balbutia Axel malgré sa bouche sèche. Oui, c'est vrai. Merci... Guilhem.

Ce dernier acquiesça, ce qui fit voleter la touffe noire et bouclée qui lui recouvrait l'entièreté du crâne, avant de s'approcher du comptoir tout en se retroussant les manches. Axel ravala sa salive avec difficulté. Il regarda tout autour de lui : Baptiste n'était pas là, et il le savait. Les pêcheurs se relayaient souvent pour la permanence du stand de la poissonnerie le jour du marché, et son confrère avait souvent pris la place d'Axel pour lui éviter de devoir faire face à une marée humaine pendant toute une demi-journée qui, pour lui, durait une éternité. Mais pas cette fois. Axel le savait, mais cela ne le retint pas de pester à l'intérieur de lui-même, persuadé qu'il serait bien plus à l'aise à plusieurs lieux de là, en mer avec sa canne à pêche contre l'épaule. Il ne pouvait s'empêcher d'envier son confrère, qui devait en ce moment même ou voguer sur les mers, ou s'arracher les cheveux face à tous les travaux qu'il devait faire chez lui.

I am not a fish !Où les histoires vivent. Découvrez maintenant