Morgane flânait dans la cité, le regard filant entre les coquillages géants et les algues qui tanguaient sous l'effet des courants marins, sans prêter attention aux coups d'œil étonnés qu'on pouvait lui lancer.
Elle fredonna un air qu'elle avait entendu une fois, il y a longtemps de cela. Ou peut-être l'avait-elle inventé – en réalité, la sirène ne s'en souciait pas vraiment. Des poissons colorés effleurèrent ses épaules et les écailles de sa queue. Morgane laissa échapper un soupir, avant de sourire à pleines dents.
Même si cela faisait déjà bientôt un mois, elle avait encore du mal à s'habituer à cette liberté.
Depuis que son père avait cessé de jouer au tyran, Morgane avait un plaisir simple : errer dans la cité pendant des heures, sans savoir quoi faire réellement, sans savoir quand rentrer précisément. Elle passait ses journées ainsi, partant tôt le matin pour revenir tard le soir, à l'heure du dîner.
Son père ne lui disait rien sur ses escapades. Pour son plus grand bonheur – et heureusement pour lui.
Ainsi, Morgane passait ses journées à zigzaguer dans les rues étriquées. Elle se perdait dans les plants d'algues qui faisaient bien dix pieds de plus qu'elle, elle admirait les coraux qui étendaient leurs bras vers la voûte rocheuse, elle inspectait les remparts de sa cité dans les moindres détails – tant que ça ne bafouait pas l'intimité de certains qui avaient élu domicile dans des parties des murs, comme le faisait son père –, elle fouinait à la recherche d'un coin abandonné de tous, où elle pourrait se reposer sans être gênée par les regards curieux qui la perçaient de toute part, en permanence.
Voir la fille du duc vagabonder dans la cité, sans protection visible au premier regard, avait été un choc pour un certain nombre de sirènes et de tritons. Pour beaucoup, même, c'était la première fois qu'ils la croisaient réellement – Morgane savait bien que certains habitants pensaient qu'elle n'existait tout simplement pas, qu'elle n'était qu'une sorte de légende urbaine. La sirène voyait souvent l'incompréhension et la surprise tordre leur visage, mais elle se contentait de les saluer d'un simple hochement la tête, en silence.
Enfin, Morgane s'engouffra dans l'artère la plus fréquentée de la cité, où elle se fondit dans la masse et la cacophonie. Elle entendait les rires et les créatures qui s'interpellaient entre elles, elle écoutait les discussions animées que certains menaient, à l'affut du moindre ragot – mais pas que.
Elle avait promis à son père que son secret resterait entre les quatre murs de la salle du trône. Et Morgane allait fréquemment vérifier si c'était toujours le cas.
Son regard se balada sur les étals, puis elle leva la tête sur les constructions qu'on s'évertuait à rebâtir rapidement. L'attaque de Kim était encore fraîche dans leurs esprits, mais la cité se permettait enfin de respirer, après tant de temps à être en apnée dans l'attente d'un nouvel assaut qui n'arrivait jamais. Aucun membre du Conseil n'avait pris la parole sur cet événement et sur son sauvetage inespéré par ses deux gardes-du-corps et deux humains totalement sortis de nulle part – en fait, pratiquement personne n'était au courant que Morgane s'était fait enlever, hormis ses proches et les créatures qui travaillaient pour son père. Son regard s'arrêta sur des bouquets d'algues, de plusieurs nuances de verts. Elle sourit en se disant que ça pourrait lui faire plaisir qu'elle lui en ramenât un.
Depuis qu'Axel avait définitivement arrêté de manger du poisson, il avait jeté son dévolu sur les algues – comme tout triton qui se respectait. Et il raffolait de cette variété-là.
Elle ne fit même pas attention au cri étranglé derrière elle, ainsi qu'aux deux silhouettes qui serpentaient dans son dos. Morgane flotta dans la rue, en continuant de chantonner.
C'était une belle journée en perspective.
Elle s'extirpa de l'artère pour se retrouver au sein d'une large place. Sa queue de poisson faisait voltiger le sable fin qui recouvrait l'endroit. Des rochers, lisses et oblongs, étaient disposés en rond autour d'un mât de navire arraché, planté ici de travers. Morgane se posa sur l'une des roches. D'autres créatures de son espèce discutaient entre eux, en petits groupes – la sirène tenta de tendre l'oreille, mais n'arrivait pas à capter un simple mot de ce tourbillon de voix et d'intonations.
Même si, parfois, elle avait l'impression de tourner en rond, elle ne se lassait pas pour autant de la cité. Pourtant, cela lui arrivait quelques fois de réfléchir à l'idée de sortir de là pour explorer le monde – à la surface, comme six pieds sous la mer –, mais la sirène n'osait pas encore franchir ce cap. Quand elle y pensait, le visage de Kim apparaissait dans son esprit, sombre portrait maudit, signe de mauvais augure.
Mais tout ça était derrière eux, non ?
Morgane inspira, en souriant.
Puis, elle tressauta quand elle entendit quelqu'un hurler.
Elle virevolta immédiatement. Non loin d'elle, à moins de dix pieds de distance, un triton était là. La sirène leva un sourcil. L'inconnu était anormalement pâle, et semblait à peine oser ravaler sa salive.
Probablement avait-il peur que la lame sous sa gorge ne tranchât sa pomme d'Adam par inadvertance.
Morgane se releva brusquement. Elle prit une seconde – ou peut-être deux – à comprendre ce qui se déroulait devant ses yeux. Puis, ses sourcils se froncèrent, elle plaça ses mains sur ses hanches tandis que sa queue de poisson se mit à battre l'eau autour d'elle.
— Tu ne trouves pas que c'est un petit peu brutal, comme méthode ?
La froideur sur le visage d'Axel fondit sur-le-champ. Il recula sa hache de la gorge du malheureux – sans le lâcher pour autant, le faux triton le retenait toujours par une main lourdement agrippée à son épaule –, avant de balbutier doucement :
— Mais je ne fais qu'exécuter les ordres de ton père... Personne ne doit d'approcher de si près sans autorisation...
— C'est sûr qu'on ne peut pas dire que tu es un mauvais garde-du-corps, rétorqua-t-elle en roulant ses yeux. Lâche ce pauvre bougre, Axel. Inutile d'être aussi violent.
Axel obéit, à contre-cœur. Le triton fila à toute vitesse, sans demander son reste.
— Il aurait pu te faire du mal.
— Comme il aurait pu juste me poser une simple question, lâcha-t-elle. Lau et Ozy en auraient les larmes de yeux, en te voyant agir comme ça.
— En parlant d'eux, releva Axel, ça fait quelques temps que je ne les ai pas vus. Ils vont bien ?
— Oh, ne t'inquiète pas pour eux ! répondit Morgane en s'asseyant de nouveau sur la roche polie. Ils ont juste pris quelques vacances. Ils le méritaient bien. Ils sont partis chez Lau, dans une autre cité – apparemment, c'est joli d'où elle vient ! Il y a un navire échoué au plein cœur de la cité... ça donne un charme. Il faudra que j'aille visiter, un jour.
Axel attacha sa hache à la ceinture qui entourait sa queue de poisson, puis s'assit juste à côté d'elle. Une douce et soudaine vague la submergea, et Morgane se laissa emporter par cette sensation d'apaisement. Tous les deux fixèrent le mât sans se dire un mot. Le faux triton passa un bras autour de ses épaules, comme il avait l'habitude de le faire – une chaleur reposante se diffusa dans tout le corps de la sirène. Axel lui déposa un baiser furtif sur le front, ce qui la fit glousser.
Enfin, elle le regarda, admira ses cheveux qui ondulaient doucement sous la volonté des courants marins, sa mâchoire carrée, ses yeux vert clair rivés sur l'horizon, oscillant entre méfiance et tranquillité. Le sourire de Morgane s'agrandit.
Elle laissa s'écouler quelques minutes, avant de se lancer et de lui proposer quelque chose – quelque chose qui allait lui faire plaisir à coup sûr, Morgane en était certaine.
Si on lui avait que, un jour, elle traînerait au plein cœur de la cité comme si de rien n'était, en compagnie de l'homme qu'elle aimait – et qu'elle avait choisi –, elle se serait bien marrée. Comme quoi.
Morgane soupira doucement.
C'était définitivement une très bonne journée.
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I am not a fish !
ParanormalRÉÉCRITURE TERMINÉE LE 12/07/2025 Axel est un pêcheur. Sa vie est rythmée par les voyages en mer : chargé de trouver de quoi nourrir les habitants de son île isolé, son quotidien n'a rien d'exceptionnel. Jusqu'au jour où ses filets attrapent une si...
