Chapitre 1 : âmes déchus, âmes damnées

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La lumière matinale restait encore timide sur la ville sépulcrale, muette et inanimée, chassant les prédateurs semés par une nuit malveillante. Le froid nocturne commençait tout juste à se dissiper, et l'épaisse brume enveloppait de son aura bleutée un paysage de désolation et de dévastation, arpenté plus tôt par ces entités dans l'aveuglement des ténèbres longues et incertaines. Les rondes des veilleurs signaient leurs passages par des corps frais et sans vie d'animaux, parfois d'humains. Leurs carcasses se découvraient au petit matin dans les premières clartés. Elles laissaient aussi de nouvelles marques de destructions, inscrites dans l'échec de la civilisation. Incliné, écrasé sous le poids de ce monde, un infortuné occupait ce qui était une des nombreuses habitations à l'abandon. Il se tenait assis et replié contre un mur. Abattu, accablé, il était désabusé depuis si longtemps maintenant qu'il n'avait à présent que peu de force et de volonté. Cette petite maison constituait avec les autres un simple amas de matière, une ville déserte, une civilisation passée.

Ce domicile, abandonnée depuis longtemps maintenant, ne reverrait probablement plus jamais ses propriétaires. Le mobilier, comme dans la plupart des habitations, renversé. Les tiroirs et les placards vidés au sol, ne laissant qu'un vulgaire tas d'objets sans valeur. Les rongeurs avaient manifesté leurs présence, marqué leur territoire par des traces et des dejections laissées entre deux coins de l'ameublement. Une odeur d'humidité fermentait entre les murs écorchés.

L'homme, depuis plusieurs heures, attendait que passent les atroces sévices de la nuit. Son manteau de cuir noir et épais présentait de nombreuses marques d'usures, de griffes et de lacérations. Son pantalon noir, ample, était arraché, et comportait deux lourdes poches, profondes et remplies. Ses affaires, constituées d'un imposant sac de voyage et de couvertures rongées par les insectes patientaient contre lui. Sa main, couverte de légères blessures, plaquait contre le sol le canon d'un 9mm sous lequel était fixé une lampe. La barbiche qu'il entretenait autrefois avait laissée place à une courte pilosité, négligée. Aussi sale que ses cheveux noirs, elle s'étalait par-dessus son visage fin et anguleux. La fine peau famélique de ses joues se tirait. Usé, fatigué, les traits de son visage s'en retrouvaient altérés par l'asthénie.

Aidan retira la bouteille en plastique qui dépassait de son sac. Il bu le fond d'eau qui y stagnait puis la jeta mollement. Elle frappa le sol, rebondit à deux reprises devant son air incapable. Sa toux aussi brève que sale témoignait d'une persistante et d'un état qui déclinait jours après jours. Il se releva pour la première fois depuis de nombreuses heures, appuyant alors lourdement sur le rebord glacial de la fenêtre de ses mains sales et odorantes. Il s'inclina face à la vitre brisée. Son regard, porté longuement dans la rue sinistrée, était inquiet et aussi incertain que chaque lendemain. L'air qui émanait de sa bouche embuait le verre, sur la crasse qui avait persévérée dans le temps pour s'incruster dans la matière. Il guettait la présence hostile de sentinelles, mais l'heure était au calme et à la discrétion, et par conséquent, le moment de sortir était arrivé. En emportant son sac à l'épaule, il s'apprêta à arpenter une nouvelle fois ces rues incertaines, avec toujours cette même crainte, récurrente, qui le hantait. Caché derrière la porte entrouverte, ses yeux examinèrent peureusement l'exterieur. Il tenta de controler son angoisse et sa respiration exagérée avant de mettre un pied plus loin.

Dehors, son pas se maintenait à une allure rapide. Il observait, apeuré, tout ce décor mourant et ravagé qui se trouvait autour de lui, dévoré par le manteau blanchatre et impassible. Seuls les détritus qui s'envolaient au gré du vent animaient le quartier dans un silence funeste, par-dessus les nombreux véhicules accidentés. Les fragments de verre gisaient sur les trottoirs, devant les commerces. Les panneaux arrachés, les pavés retournés, les corps dispersés, lamentables, en décomposition et infestant les rues, laissés aux bêtes et aux corbeaux. Voila ce qui constituait cette ville indigne, cette humanité égarée et déliquescente qui avait honteusement péri. La prolifération de toutes ses créations matérielles, un simple ramassis de ressources destinées à se perdre dans le temps. Plus aucun lampadaire n'était alimenté. Le danger se faisait alors partout maître des lieux pendant les longues nuits refroidies. L'un d'entre eux notamment, avait subi la charge d'une longue berline qui écrasait contre lui un pauvre corps compressé, broyé. Le capot se compactait jusqu'au pare-brises, et d'autres cadavres, probablement sur sa trajectoire, s'alignaient, allongés derrière ce véritable engin de massacre de masse. Ces derniers temps, quelques corbeaux assouvis planaient en souverain entre les hauteurs. Leurs croassements chantaient l'hymne funèbre, le péan sonnant leurs triomphe.

Misérable rédemptionOù les histoires vivent. Découvrez maintenant