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15 février 1991

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Ils t'ont tuée. J'ai dû attendre d'avoir cinquante ans pour savoir ce qui t'étais arrivé.

Tu as été déportée au camp de Compiègne Royallieu, un camp de transit avant la déportation des prisonniers vers l'Allemagne ou la Pologne. Ce fut le seul camp en France dépendant exclusivement de l'autorité allemande. 45 000 personnes ont transité par ce camp avant d'être déportées vers les camps de concentration et d'exterminations nazis. Toi, tu es restée là-bas. Ta fougue et ton courage t'ont poussée à te révolter sans cesse et à essayer de t'enfuir. Les gardes t'ont tuée car c'était le seul moyen de te soumettre.

Je me suis souvent demandé comment toi et tes amis avez eu le courage de vous battre contre ces ennemis qui semblaient si puissants. Mes nombreuses recherches m'ont appris que vous ne puisiez pas seulement votre détermination dans le refus de l'occupation ou le patriotisme, mais que tout cela était bien plus personnel.

Daniel était jeune, fort et très intelligent. Il s'est engagé pour préserver des idéaux politiques, car il tenait à la liberté. Mais c'est par amour qu'il a continué la lutte jusqu'à la mort. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour toi. Bernard, accompagné d'hommes dont il ne connaissait pas le vrai nom, a réussi, huit jours après votre arrestation, à pénétrer le poste où il était enfermé. Mais c'était trop tard, ils l'avaient déjà tué. Des lettres de sang formaient ton nom sur son torse, près de ton cœur. Louise. Sa dernière pensée a été pour toi.

J'ignore pourquoi Hannah, la merveilleuse femme qui m'a donné la vie, s'est donnée ainsi corps et âme. Peut-être qu'elle savait que son fiancé ne reviendrait pas. Ou peut-être qu'elle considérait que leur lutte, chacun d'un côté de la Manche, serait un lien indestructible, quelques soient les choses qui les séparent. Tout comme leur amour.

Maurice était un ancien militaire. Son frère fut tué pendant la Grande Guerre, son père défiguré par un éclat d'obus. Il voulait les venger. J'ignore si sa soif de vengeance a été assouvie. Tout ce que je sais c'est qu'il est mort pendant que la Milice emmenait vos compagnons. Je suppose qu'il n'a pas souffert, il n'en a pas eu le temps.

Mireille, cette mère si courageuse qui t'inspirait tant, s'est battue il me semble parce qu'elle avait le cœur bon. Elle cachait des tampons et de faux documents dans le pupitre de son bureau. En fournissant ainsi des faux papiers, elle sauvait des enfants qui auraient pu être les siens. Tu seras heureuse d'apprendre qu'elle a survécu. Même sous la torture, elle n'a cessé de tenir le même discours : elle venait aider le vieux Maurice à faire son ménage lorsqu'elle est tombée sur cette réunion. Elle a si bien menti, que les allemands l'ont crue et ont fini par la libérer. Cependant, ils l'ont changée à jamais. Ils ont brisé son cœur. Ils ont tué un adolescent devant elle, lui tranchant un membre chaque fois qu'elle refusait de donner des noms. Elle n'a jamais parlé. Mais elle ne s'est jamais pardonnée non plus. C'est elle qui me l'a dit. Je suis allée la voir à Rouen. Elle a retrouvé ses enfants et a consacré le reste de son existence à aider les orphelins. Je crois qu'elle voulait les sauver comme s'ils pouvaient ramener le jeune homme démembré cette sombre nuit de l'an 1943. Elle s'est éteinte l'année dernière, pas totalement apaisée mais tout de même heureuse d'avoir mené sa vie selon ses convictions.

Isabelle Nacry a vite rejoint la résistance à Boulogne-Sur-Mer. Elle a fui en 1943 mais a ressurgi peu avant la libération avec le grade de lieutenant FFI, menant vaillamment les troupes au combat. Malgré son pseudonyme masculin, Jean, elle restera à jamais l'une des femmes qui ont sauvé la France.

Le rapport d'enquête de la commission française a conclu que la disparition du Surcouf, celui qui a emporté Jean, mon père de sang, fut la conséquence d'une méprise. Un avion de patrouille anti-sous-marine américain l'aurait bombardé en le confondant avec un sous-marin allemand ou japonais. Yves Grébert a tenu sa promesse et grâce à lui un monument commémoratif fut construit sur la petite jetée à Cherbourg-en-Cotentin. Le Général de Gaulle participa à son inauguration le 23 septembre 1951. Yves a obtenu une médaille de la résistance et fut nommé Chevalier de la légion d'Honneur. Depuis sa mort le 28 septembre 1987 sa tombe est ornée de la croix de guerre 1939/1945

Je n'ai jamais retrouvé Henri. Il paraît qu'il aurait été tué par un soldat allemand lors de la Libération, mais il n'y a aucun moyen d'en être sûr. Je ne sais pas pourquoi il vous a envoyés à la mort. Espérait-il la gloire, l'argent, l'affection des allemands ? Quoi qu'il désirait, il ne l'a pas obtenu. Vendre son frère ne lui a pas permis d'acheter sa vie.

Le 8 mai 1945 les dirigeants européens signèrent l'armistice. Tu aurais aimé voir ça. Tous tes sacrifices enfin récompensés.

Je ne t'ai pas encore parlé de Bernard. Après avoir retrouvé mon père mort, il a su que, pour la deuxième fois, j'étais orphelin. Le prêtre l'avait prévenu de ton arrestation, mais il ne pouvait rien faire. Alors il est allé chez ma nourrice, m'a pris dans ses bras et a déclaré que désormais seule ma survie compterait, en hommage à vous qui aviez donné votre vie pour moi. Tu étais l'héroïne de tous les contes qu'il me racontait. C'est grâce à lui que je ne t'ai pas oubliée. Aujourd'hui ma fille l'appelle papi et bientôt son enfant l'appellera pépé. Oui, je vais être grand père. Tu aurais aimé ma petite Mélina. Elle est belle, douce et généreuse. Je crois qu'elle te ressemble.

Tu me manques tu sais. Parfois, quand je vois la mer, je me rappelle ton sourire et ton doux parfum. Ma mémoire est floue, j'étais très jeune, mais je sais que le souvenir de ton rire ne s'effacera jamais de sa mémoire. A présent que j'ai lu ta lettre, je la saluerais pour toi.

Tu dois être heureuse de là où tu es. Le ciel est plus beau depuis que tu y as retrouvé tous ces gens qui te manquaient tant.

En attendant de te rejoindre, je voulais te dire que je suis heureux et que je ne t'oublierais jamais.

Surtout, sache que je t'aime, où que tu sois.

Simon, Ton fils.

Journal d'une résistanteDes histoires addictives. Découvrez maintenant