Gadie
Marcher. Avancer. Ne plus réfléchir à rien. Non. Oublier ces tourments de colère. Laisser s'envoler les grondements de ma peine. Juste marcher, tête baissée contre le vent. Abandonner ma peau aux caresses moites et odorantes. Le ciel s'était assombri. D'un gris jusqu'alors terne il était brusquement devenu terriblement obscure. Reflet insignifiant et lourd de ma tristesse. Épaules voutées, mains enfoncées dans les poches de mon sweat, je me laissais engloutir un peu plus par les ténèbres qui s'ouvraient en moi.
Le rire de Stud résonnait dans mon esprit. Une litanie funeste et grinçante que je ne parvenais à effacer. Je secouais la tête, serrant les poings, contractant la mâchoire. Mais rien n'y faisait. Elle revenait, encore et toujours, plus terrible, plus envahissante encore. Il ne m'avait pas simplement pourri la vie, non, il avait également contaminé mon âme. La moindre parcelle de mon être empestait sa présence. Je ne respirais plus que dans l'attente ultime de le détruire. Réduire en miette cet être qui m'avait tout pris et se permettait encore d'en rire. Ce ricanement de hyène monstrueux venu cracher sur les cendres de ma vie. Sur le corps inerte de mon père. Sur les larmes pathétiques de ma mère. Sur moi, sur nous, sur tous ces faibles qui n'avaient pas su lui tenir tête. Sur tous ceux qui avaient flanché. Les misérables réduits à une vie de ténèbres et de regrets. Rats confinés dans leurs égouts, soumis à la loi de la haine et de la violence. Voilà sur quoi il crachait, voilà sur quelle misère se fondait son empire de poussières. Roi dans un royaume de fous. Enflure dans un univers sans cœur.
Un crissement de pneu me tira brutalement de mes pensées. Je redressai subitement la tête. Coup de klaxon. Flopée d'injures. L'automobiliste poursuivit sa route. Je le regardai s'éloigner. Je n'avais même plus la force de lever un doigt en sa direction. Même plus l'envie de le mépriser. Non. Ce n'était qu'une âme parmi tant d'autres. Un pauvre minable qui vaquait à sa tâche quotidienne, retrouver foyer et enfants. Routine, plaisirs illusoires, sourire de façade. Existence insipide et morne qui le mènerait comme tant d'autres dans le trou sombre d'une tombe glacée. Vas, vogue, pars, fuis automobiliste. Accroche toi à tes chimères tant qu'il t'en reste encore.
Le vent redoubla de violence. Il se faisait plus lourd, chargé de cette peine que je ne parvenais même plus à ressentir. Il balayait mon visage, creusait mes joues, faisait valser les quelques mèches qui s'échappaient de ma capuche. Un ultime frisson qui m'appelait à la vie. Je balayai l'artère vide du regard. Rien. Un désert. Je m'engageai sur le bitume.
Où allais-je ? Je ne savais plus. Je ne l'avais jamais su. Me battre ? J'avais essayé. Encore. Toujours, Mais cela revenait à s'accrocher à du vent. Plus je me battais et plus je sombrais. Ce vide, ce trou immense dans lequel je sombrais sans jamais parvenir à en toucher le fond. Une chute sans fin, un désespoir qui n'avait plus de limites. Pourquoi me battre si la plus misérable de mes victoire se trouvait aussitôt balayée par une tempête d'échecs ? Pourquoi continuer puisqu'il n'y avait plus rien pour moi dans ce monde-là ? Il n'y avait jamais rien eu. On nous le faisait vaguement miroiter, le temps d'une enfance insipide, mais la réalité venait très vite nous frapper en pleine figure. Elle était inscrite là, juste sous mes yeux, dans le goudron sale de la cité, cette atroce vérité. J'étais de ceux d'en bas. De ceux qui n'avaient rien à espérer. De ceux que l'on envoyer crever sous les rires cruels d'enfoirés de première. Du bétail envoyé en pâture sous les crocs acérés et cruels des oubliettes du monde. Un univers abandonné.
Un coup contre ma jambe interrompit ma marche de damnée. Rires. Bafouillement d'excuse. J'émergeai de mes ombres. La fillettes avait déjà disparu. Étincelle de fraicheur dans cette pesanteur ambiance. Je laissai mon regard fixer un instant ce coin de rue à présent vide. Ce tourbillon d'espoir bien vite envolé. Métaphore cruelle de mon existence insignifiante ? Le destin avait décidément un sens de l'humour terrible. Mes jambes reprirent leur incessant manège. Un bloc de béton. Puis un autre. Les lieux étaient désert. L'air plus lourd encore. Mes pieds avançaient sans consulter mon esprit. Moi-même j'observais ce corps qui se muait dans l'espace sans parvenir à m'y identifier. J'avais été projetée hors de ma propre existence. Spectatrice de cette déchéance irrépressible et grandissante. Pauvre poupée disloquée qui s'enfonçait toujours plus loin et plus profondément dans les ténèbres.
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Apparences
RomantikQuelle chance Gadie, petite frappe de cité mal-embouchée, et Mélina, fifille à papa arrogante, avaient-elles de se rencontrer ? Et quelle chance ces deux là avaient elles de s'apprécier ? Aucune me diriez vous. Et vous avez bien raison. Mais par m...
