Après ma sortie foudroyante de la capsule, et ma perte de conscience, je me réveille dans une chambre semblable à celle que j'avais sur Eden. Elle n'est pas décorée de mes effets personnels, je n'en ai aucun, mais elle a le même lit blanc, les mêmes meubles immaculés et la même orchidée jaune en plastique à côté de la table de chevet, enfermée dans un vase transparent. On m'a ôté ma combinaison de prisonnière pour la troquer contre un simple pantalon de baroudeur beige, accompagné de bottes de marche, et un débardeur noir. De quoi détonner avec l'aspect nuageux de l'endroit. En réalité, ce n'est qu'un indicateur qui me signale que je ne resterai pas longtemps ici. Tant mieux. Cette chambre me file la chair de poule.
Ici se trouvait également une baie vitrée qui donnait sur le même désert brûlant que j'avais pu observé lors de mon arrivée : rien d'autre que des dunes de sable à perte de vue. Le contraste entre l'intérieur et la vue me fait frissonner dès lors que ma main se pose sur le verre gelé et légèrement en pente de la fenêtre.
Si les Hommes avaient été si pressés de quitter la Terre, cela avait été notamment à cause de cette chaleur devenue étouffante, invivable même. Certaines zones du globe avaient été abandonnée quand elle le pouvait, et d'autres, comme la France, prisent d'assaut. Le sud de l'Amérique s'était réfugié au Canada, l'Afrique en Europe alors que l'Australie avait été engloutie sous les eaux ainsi qu'une bonne partie de la Chine.
Je tourne les talons et me dirige vers la paroi en verre qui donne sur le couloir. Je passe ma main devant le cadran, pour ensuite être narguée par ce petit bip de refus. Je grommelle avant de retourner en traînant des pieds en direction du lit.
Ainsi assise, mon regard s'attarde sur le miroir de la salle de bain que j'aperçois du coin de l'œil. Je ne distingue qu'une partie de mon reflet, et soudain, mon coeur se met à tambouriner contre ma poitrine. Mes souvenirs refont surface : ils m'ont marqué. Je me précipite dans la petite salle attenante et m'immobilise devant le visage aux joues creusées, aux cernes violacées et aux cheveux indisciplinés qui se dresse devant moi. Je ne me reconnais tout simplement pas. Durant des mois il m'avait été impossible de me regarder, et à vrai dire, je m'en préoccupais peu à l'époque. Je me souviens pourtant de quoi j'avais l'air lorsque que j'étais encore sur Eden, libre de mes mouvements.
A présent, mes formes généreuses sont remplacées par des os saillants, mes cheveux bruns ondulés par une masse informe et lisse, mes yeux noirs rieurs par deux disques sans âme. Ces derniers glissent lentement jusqu'au bas de mon visage, et je réprime un hoquet de surprise en portant ma main à l'encre noire qui recouvre ma peau : un Oméga Grec décore maintenant mon cou.
J'entends alors le bruit significatif de la porte et retire prestement ma main, comme ma peau est soudainement devenue brûlante.
_ Prisonnier E-608-Omega, déclame une voix féminine presque blasée.
Je sors discrètement de la salle de bain et tombe sur la chirurgienne aux yeux clairs qui m'avait enfoncé cette aiguille dans la peau à mon arrivée. Elle est entourée de deux gardes, aux casques identiques à ceux de mes bourreaux sur Eden.
_ Je m'appelle Swan Espinay, je rétorque aussitôt.
Mais mon intervention ne fait même pas lever le nez de la chirurgienne, bien trop obnubilée par sa tablette. Elle fait signe aux deux gorilles de m'emmener. Mais je connais la procédure, et les devancent en me postant entre eux. Ils ne prennent même pas la peine de m'attacher ou de vraiment me surveiller, se contentant plutôt de me diriger vers un ascenseur, au bout du couloir qui jouxte ma chambre temporaire.
Toujours sans m'adresser un seul coup d'oeil, la femme passe une carte dans la fente pour appeler l'ascenseur. Ce dernier s'ouvre face à nous en émettant un tintement aigu. Comme les parois sont faites de verre transparent, je peux distinguer les contours du bâtiment dans lequel je me trouve : il s'agit d'une immense pyramide. Après être arrivée par le haut, je m'apprête visiblement à aller en bas. On ne met pas longtemps avant de sortir et d'emprunter un immense hall aux colonnes de marbres rappelant celles de la Grèce antique. En réalité, tout dans cette salle ressemblait aux gravures que j'avais vu dans mes cours d'histoire : des frontons triangulaires aux gravures travaillées, des vases en céramiques, des statues d'adonis, ou encore des mosaïques représentant les Dieux de l'Olympe.
Mais notre cortège ne s'attarde pas longtemps dans cette salle à remonter le temps, et continue jusqu'à déboucher dans une pièce bien plus sombre et plus inquiétante. Malgré ma peur, je reste muette. Je ne leur ferai pas le plaisir d'une scène mélodramatique. Arrivée dans cet endroit, bien plus moderne, je vois des dizaines de panneaux lumineux sans comprendre un seul d'entre eux. Enfin, jusqu'à ce que mon attention s'arrête sur ce qui ressemble à une carte du monde, où ne figure plus que l'Europe, la Russie et le Canada. Tout le reste ayant été immergé.
C'est sur l'Europe que mes yeux se focalisent, car c'est là que se trouvent la majorité des points rouges clignotants, ainsi qu'un immense triangle aux éclats bleutés.
Seulement je n'ai pas le temps de me questionner d'avantage. La chirurgienne me pousse en direction d'un homme en costume gris. Il paraît jeune. Ses cheveux bruns sont ramenés en arrière, dégageant ainsi son visage carré et imberbe. Silencieux, il me fait simplement signe d'approcher. De toute façon, avec les deux gorilles qui m'encadrent, je n'ai pas franchement le choix. Alors j'obéis et avance. À cause du produit qu'ils m'ont injecté plus tôt, je me sens légèrement groggy : ma tête tourne, mes jambes sont prêtes à se dérober sous mon poids, mes muscles endormis.
Je m'arrête devant cet inconnu a l'allure travaillée, et me force à le regarder dans les yeux. Allait-il me sortir de là ? Je n'imaginais pas mon arrivée ainsi. Moi qui croyais faire face à des criminels de renom, dangereux et sans pitié, j'ai affaire à des personnes civilisées, habillées à la mode d'Eden. Si j'omets, bien sûr, les gorilles qui font office de docteurs du dimanche.
L'inconnu me regarde sans sourciller, comme si je ne suis rien d'autre qu'un animal qu'on envoie a l'abattoir. Peut-être était-ce le cas après tout. Je ne ferais probablement pas cent mètre avant de me faire égorger.
L'homme, qu'on peux aisément confondre avec une de ces magnifiques poupées de porcelaine très prisées sur Eden, me tends un sac en toile, puis me fait signe d'avancer. Devant moi se trouve une double porte penchée. On me fait passer dans un sas de décontamination, puis la poupée s'approche de l'interrupteur qui ouvrirait les portes et prends une tablette. Sans même me regarder il récite :
_ Prisonnier E-608-Omega envoyé.
VOUS LISEZ
Omega
Science Fiction"Swan Espinay, vous avez été reconnue coupable de tous les chefs d'accusation portant contre vous." J'ai été piégée, accusée d'un crime que je n'ai pas commis et envoyée dans la prison la mieux gardée de l'univers : la Terre. Les truands les plus da...
