15/ "Comment me sortir de ce merdier"

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Kali sourit en m'entendant prononcer ces mots. Tandis qu'elle fait un pas dans la lueur du clair de lune, je me surprends à trouver chez elle une beauté mystique. Son visage rond apporte une douceur, contrecarrée par la dureté de ses prunelles sombres. Sa peau hâlée vient renforcer le carmin de ses lèvres charnues. Comme elle présente son profil, je remarque ses cheveux noirs tressés, qui cascadent jusqu'au creux de ses reins, ornés de fanions colorés. Il y a quelque chose de singulier chez elle que je n'avais encore jamais vu chez personne sur Eden, certainement due aux règles de vie sur Terre et au conformisme omniprésent.

D'un rapide geste de la main, elle me fait signe de la suivre. Je lui emboite donc le pas, avant de poser le pied sur une branche, faisant ainsi résonner un craquement sonore. Kali fait volte-face et me fusille du regard. Mon sang se glace dans mes veines. Elle est vraiment terrifiante.

_ Si tu veux pas t'faire chopper par Tarred, ou par cette vicieuse de Myrah, tu ferais bien de faire un peu plus attention...

Alors qu'elle s'apprête à reprendre son chemin, je l'arrête en attrapant fermement son bras. Elle pivote lentement vers moi et arque un sourcil dédaigneux en faisant la navette entre ma main et mon visage. Je ne me démonte pas pour autant.

_ Je ne t'ai jamais dis que j'avais volé cette broche à Myrah et sa bande, je murmure entre mes dents.

Je le savais ! Il y a définitivement quelque chose qui cloche chez cette fille. Elle m'a repérée alors que j'étais planquée dans un arbre à des dizaines de mètres d'elle, puis m'a foncé dessus pour finalement capituler beaucoup trop vite.

Kali se dégage d'un mouvement d'épaule pour se rapprocher de moi. Nos visages ne sont qu'a quelques centimètres l'un de l'autre. Son souffle balaye les mèches brunes qui reviennent devant mes yeux. Du bout de son index, elle en attrape une et la dépose délicatement derrière mon oreille. Son geste me fait frissonner.

_ Il n'y qu'elle qui est suffisamment immorale pour voler les débarqués. Et toi, petit oiseau, comment sais-tu que le chef de la bande est une fille ? J'crois pas l'avoir déjà vue un jour sans sa saloperie de capuche. Je pense que le mystère la fait mousser...

En prononçant ces mots, elle lève les yeux en l'air et fronce légèrement les sourcils, comme pour faire mine de réfléchir. Je reste coite, incapable de savoir comment me sortir de ce merdier dans lequel je me suis fourrée toute seule. Comme une grande : une grande imbécile, oui !

_ Alors petit oiseau, reprend Kali avec un sourire machiavélique, tu viens ?

Je n'avais pas remarqué qu'elle avait repris la route. Je la suis alors en refoulant mon instinct qui me dicte de prendre mes jambes à mon cou. Après tout, j'ai accompli la première étape de ma mission, je ne vais pas abandonner maintenant. Nous continuons donc de progresser à travers les arbres en grimpant la colline du Trocadéro. Le silence qui s'est installé entre nous est parfois ponctué par un hululement ou des bruits de pas des rongeurs de la forêt. Un rien me fait sursauter. Paris est bien plus effrayante qu'Eden. Voilà donc ce qu'Adam et Eve avaient vécu en se faisant chasser du paradis pour tomber dans un endroit sombre, terrifiant, inconnu, dangereux... Je me sens étonnamment proche d'eux à l'instant présent.

Après avoir dépassé les restes de fontaines asséchées, nous gravissons la volée de marches qui conduisent à la place principale, encadrée comme par deux gardiens des anciens musées. Les dalles de marbres ont été étonnamment bien conservées. C'est comme si les trois siècles d'abandon avaient épargnés cet endroit seul.

Je me retourne pour faire face à la grande dame de fer. Des lumières vacillent au premier étage. Surement du feu, comment pourraient-ils avoir de l'électricité ?

_ C'est pas une promenade de santé, hurle Kali en me faisant sursauter.

Je fais volte-face et constate qu'elle a pris beaucoup d'avance. Dans l'ombre se dessine soudain une silhouette chétive, surement le garçon avec qui elle avait pris la poudre d'escampette. Je m'approche doucement d'eux. Il est longiligne, donnant ainsi l'impression d'une grande asperge plantée sur deux pieds. Un bonnet noir vissé sur des cheveux en bataille, il semble à la fois négligé et juvénile : le visage imberbe, les joues creusées. Une veste trop grande pour lui recouvre ses épaules et tombe en dessous de sa taille. Légèrement courbé, il me regarde intensément de ses prunelles sombres. Instinctivement, je cherche son tatouage et le trouve rapidement : un lambda. Pas de quoi éclairer ma lanterne.

_ Ca c'est Nyco, explique Kali en désignant son ami d'un geste nonchalant de la main. Il est un peu débile mais ça l'empêche pas de comprendre quand tu te fous de sa gueule. Alors évite parce qu'il peut être très rancunier. Et très dangereux...

Un sourire inquiétant étire alors ses lèvres fines, dévoilant ainsi une rangée de dents jaunies, dont l'une d'elle semble s'être fait la malle. Charmant.

Une question me brûle toutefois les lèvres : à quels crimes correspondent ces symboles ? Je suis certaine que Kali et Nyco le savent. Il me suffirait de leur demander, pourtant je n'ose pas. Pas encore du moins.

_ Les autres vont pas êtres contents si tu ramènes encore un chien errant, ricane le garçon à l'oreille de son amie, mais suffisamment fort pour que je puisse entendre.

Avec un grognement sourd, je m'apprête à répliquer, à montrer que j'ai du répondant, quand l'avertissement de Kali me revient brusquement. Même si je sais que lambda ne correspond pas à un meurtre, je préfère ne pas prendre le risque de provoquer quelqu'un de potentiellement violent. Je ravale donc mes mots et me contente de faire une grimace qui se veut menaçante.

La criminelle hausse les épaules, fait demi-tour et reprend son chemin avec de grands pas, son ami sur ses talons. Je les suis, tout en gardant une distance de sécurité. Comme nous nous engageons sur une immense place déserte, je vois Nyco fourrer ses mains dans ses poches pour finalement en sortir un objet carré et métallique. Du bout de son pouce, il en soulève le couvercle, dévoilant un mécanisme qui m'est inconnu. Il appuie son doigt sur une roulette, et aussitôt, une flamme en surgit.

Un briquet ! Je m'exclame dans ma tête. Il n'y en a plus des comme ça sur Eden. Toute l'énergie est produite par l'orbe bleu, qui exploite la puissance du vide pour alimenter nos technologie. Je me souviens que Raven avait vainement tenté de m'expliquer son fonctionnement, mais que, aussitôt, mon esprit avait dérivé ailleurs. Probablement avec Leho et sa bande à taguer les maisons de l'Olympea.

Nyco se retourne légèrement vers moi. La flamme projette une lumière sur le bas de son visage donnant ainsi vie, à l'aide du ballet des ombres, aux monstres de mes cauchemars. Il sourit. Je me rends compte alors qu'il est peut être plus pervers encore que Goliath et plus immoral que Myrah.

Soudain, un éclair d'illumination traverse mes pensées ! Je sais à quoi correspond le symbole lambda.

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