5/ "Approuvé par la Technoïde"

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5 ans plus tôt

Une fois à l'extérieur de la maison, je pris une profonde inspiration et remonta la lanière de mon sac sur mon épaule avant de commencer à descendre l'allée. A la mort de ma mère, mon père avait décidé de planter des hortensias, ses fleurs préférées.

Instinctivement, je glissais mes doigts sur les pétales colorées puis continuai ma route sur le chemin pavé qui ornait l'impasse privée. Ici, il n'y avait que quelques maisons, toutes impeccables, aux pelouses parfaitement entretenues. Hormis la villa du Chancelier Suprême, c'était ici que se trouvaient les habitations les plus luxueuses d'Eden et les plus sécurisées. A chaque grille en fer forgé noir, l'objectif d'une caméra scrutait le moindre de mes mouvements. Je fis quelques pas pressés pour rejoindre le muret de gauche, en prenant d'ailleurs bien soin de ne pas me faire repérer, bondit sur une branche qui faisait office de marche-pied, et atterrit à califourchon entre ma maison et celle de nos voisins. Un rapide coup d'œil m'appris que ces derniers n'étaient pas présents. Ils ne l'étaient pratiquement jamais de toute façon. Je me redressais lentement et avançais ensuite sur le mur de séparation, seul angle mort des deux caméras.

De là où je me trouvais, je pouvais voir le Congrès, siège du gouvernement et lieu de travail de mon père : c'était un bâtiment ovale, surmonté d'un dôme de verre, véritable puit de lumière. D'ici, il avait l'air minuscule alors qu'il était de loin la plus grande construction d'Eden, et certainement la plus impressionnante. Quand j'étais plus petite, je me souvenais que mes parents m'emmenaient de temps en temps là-bas avec Raven, avant que Jay ne soit né, pour assister aux spectacles grandioses dans le grand amphithéâtre. Des ballets et des concerts dans une salle qui appartenait autrefois à l'Opera Garnier, et qui avait été déplacée lors de l'exode planétaire.

Avec une agilité qui était devenue une véritable habitude, je parvenais à m'extraire de l'allée privée sans me faire repérer par les caméras Espinay. Quant aux autres, il était impossible de ne pas se faire voir. Si un intrus tentait de pénétrer chez nous, il était aussitôt repéré et arrêté. En somme, une mission impossible. Même si les criminels étaient rares sur Eden du fait du système judiciaire très strict, les meilleurs pouvaient continuer à sévir pendant plusieurs années avant de se faire attraper. Même si la sécurité primait pour le gouvernement, on ne savait comment, mais certains arnaqueurs, cambrioleurs et parfois meurtriers, parvenaient à se cacher des autorités pourtant très présentes. Je n'étais pas inquiète pour autant, et ne m'étais jamais vraiment sentit en danger où que ce soit dans cette ville.

Arrivée dans la rue qui jouxtait notre allée, je vis plusieurs voitures passer devant moi. Quand certaines arboraient l'aspect d'un oeuf lévitant à quelques centimètres du sol, d'autres ressemblaient à des tubes argentés, sans vitres et sans portes. Personnellement, je préférais les motos et rêvais d'en avoir une a moi. Dès que j'aurais atteint la majorité, je passerai outre l'interdiction de mon père et partirai jusqu'aux frontières de la capitale pour gouter à la liberté qui m'attirait tant. Plus que deux ans à attendre, je soufflerai vingt-deux bougies, et serait libre de tout mouvement. Toutes les portes s'ouvriraient à moi. Y compris celles du monde du travail.

Je secouai la tête pour ne pas y penser et continuais ma route en longeant les bâtiments aux murs immaculés. Sur leurs façades se trouvaient d'immenses baies vitrées qui ne renvoyaient que mon reflet, mais qui offraient une vue imprenable sur l'extérieur de l'autre côté.

Je ne mis pas longtemps pour arriver sur la grande place, déjà bondée, qui jouxtait le Congrès. Presque tous les adultes d'Eden, soit des milliers de personnes, travaillent dans ce bâtiment. Il recoupait le Parlement, la section de recherche et développement, l'opéra et plusieurs théâtres, le palais de justice, et le plus grand hôpital jamais construit. Seule la police était dispersée un peu partout sur la planète.

Un homme fonça soudain violemment contre mon épaule, me bousculant et manquant de me faire tomber. Prise par le mouvement je me retournai et grommelais quelques paroles inaudibles. Ce malotrus n'avait même pas eu la décence de s'excuser. C'est alors que mon regard fut capté par l'immense écran géant, accroché à la façade du Congrès, et devant lequel se massait une foule de quelque centaines de personnes. Une femme aux cheveux blonds parfaitement coiffés souriait de ses dents blanches en présentant, comme l'aurait fait une gourde, la nouvelle voiture à la mode.

_ Ce modèle a été approuvé par la Technoïde, récita-t-elle avant de disparaître dans un fondu noir.

L'image suivante montrait l'intérieur de l'amphithéâtre de justice. Sur une estrade, quatre hommes et une femme en aube noire prenaient place. Les gradins étaient bondés, formant un parterre de manteaux bleus, celui que toutes les personnes majeures de cette planète se devaient de porter. Une voix off commentait :

_ Le procès vient tout juste de reprendre et nous sentons que nous touchons au but. Bientôt, le dangereux criminel, Sylas Brenden, sera inculpé. Nul doute que la place de cet individu est sur Terre.

Un frisson d'effroi parcourut mon échine et me fis crisper les épaules. Je n'avais pas vraiment suivis cette affaire, je ne savais pas ce qu'il avait fait, mais ils venaient de zoomer sur la tête de l'accusé : son crâne rasé, sa mâchoire carrée, ses yeux bleus transperçants ainsi que la cicatrice qui barrait sa joue gauche lui donnait un aspect coupable. Il regardait la caméra sans ciller, provoquant ainsi la stupeur et l'inquiétude chez la foule de curieux.

Ce cinglé méritait amplement la sentence qui venait de tomber : envoyé sur Terre. Rien qu'à l'idée de savoir que ces malades étaient retenus captifs sur une autre planète, je me
sentais plus en sécurité, confiante même. Je rajustai la lanière de mon sac sur mon épaule, tournai les talons, et continuai mon chemin l'esprit léger.

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