8/ "Tu es une artiste"

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5 ans plus tôt

Je traversais la place bondée d'un pas pressé, observant d'un regard distrait l'immense façade du Congrès. Des centaines d'hommes en costume bleus se fondaient entre des centaines de femmes en tailleurs. Tous les habitants d'Eden étaient mis à contribution. L'idée d'un jour devoir me fondre dans la masse et porter un de ces uniformes me révulsait presque autant que celle d'aller au lycée tous les jours pour suivre des cours auxquels je ne comprenais rien.

Un robot passait la tondeuse sans surveillance sur l'une des immenses pelouse qui encadraient la place. Recouverte d'un dallage blanc, cette dernière donnait un aspect de pureté malgré l'affluence qui y régnait. Aucune tâche, comme partout sur cette planète artificielle.

Après avoir passé l'agitation du centre, je m'engageais dans une petite rue résidentielle où les grattes ciel en verre semblaient toucher le ciel sans nuages. Le nez en l'air, je me délectais de la température parfaite, du temps magnifique et de la journée qui s'annonçait pleine de promesses. Je déambulait dans ces quartiers que je connaissait comme ma poche, m'éloignant de plus en plus de celui où j'habitais. Je passais non loin du lycée et regardais la façade arrondie avec une pointe de satisfaction. Le week-end était vraiment une période bénie de la semaine pour les écoliers. Si les travailleurs n'en avaient pas, ce n'était pas notre cas. En contre partie, les journées étaient plus courtes et les vacances plus longues. Mais les responsabilités qu'il apportait étaient bien moins enviable.

Alors que j'arrivais dans une partie de la capitale plus pauvre, j'entendis des éclats de voix qui me firent bondir d'excitation. Dans la rue des bars, un groupe de jeunes s'amusaient à écouter de la musique et à plaisanter. Je posais mon regard sur eux, jusqu'à trouver un garçon de mon âge. Ses cheveux noirs en bataille tombaient sans aucune discipline sur son front à la peau basanée. Vêtu d'un veste en cuir marron il se détachait des autres par sa prestance.

Sans plus réfléchir je me précipitais vers lui en criant :

_ Leho !

Dès qu'il entendit ma voix, il s'immobilisa pour ouvrir ses bras. Je me jetai dedans, accrochant les miens autour de son cou et déposais un baiser sur ses lèvres.

_ Tu devrais me faire ce genre de surprises plus souvent Swan, susurra-t-il au creux de mon oreille.

Je sourit avant de me détacher de lui et saluer ses amis. Je les connaissais depuis que Leho et moi avions commencé à sortir ensemble, soit deux mois plus tôt. Ils étaient gentils et très drôles, mais mon père voyait d'un mauvais œil nos relations. Ce groupe était apparemment considérés comme les futurs jean-foutre d'Eden. Mais peu importe, avec eux, je me sentais plus moi-même que lorsque je devais rester avec les rejetons de la haute société. Contrairement à ma soeur, Raven, je n'étais pas dans mon élément durant les cocktails guindés qu'ils organisaient. J'avais donc décidé d'arrêter de faire semblant.

Leho prit un sac qui traînait par terre et le secoua devant les yeux intrigués. Un sourire illumina son visage tandis qu'il l'ouvrait à moitié pour me faire voir son contenu. A l'intérieur, une dizaine de bombes de peinture s'entrechoquaient, provoquant ainsi un tintement mélodieux. Je relevai vers lui un visage déconfit.

_ Qu'est-ce que c'est ? Je demandais d'un souffle à peine audible.

Il me prit par le bras et m'entraîna à part tout en conservant son butin serré entre ses mains.

_ La déco du quartier de l'Olympea est à refaire si tu veux mon avis.

_ Tu as l'intention d'utiliser ça pour le rendre plus à ton goût ? Je lance avec une voix un peu trop suraiguë. Tu sais que c'est illégal ? Si tu te fais attraper, ça peut avoir des conséquences déplorables...

Leho haussa les épaules en écartant légèrement les bras. Il afficha une moue innocente.

_ Je suis un artiste. Le gouvernement essaye de brimer ma créativité. Je ne vais quand même pas les laisser faire, non ?

_ Si tu veux vraiment trouver un moyen de t'exprimer, fais le sur des toiles que tu pourras exposer au congrès au lieu de t'exposer à une arrestation.

Il m'attire dans ses bras, déposa un baiser sur mon front et souffla :

_ Ne t'inquiète pas pour moi. Je fais ça depuis des années et je n'ai jamais eu de problèmes. Je sais comment semer les Gardiens.

Je levai vers lui de grands yeux dubitatifs. Nul doute que, quoi que je dise, Leho camperait sur ses positions. C'était aussi cela que j'appréciais chez lui : son côté aventureux et légèrement borné. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher d'avoir peur pour lui. Je venais tout juste de voir en direct un criminel se faire condamner, pour être ensuite envoyé sur Terre, la pire des sentences. Je pris ses mains et les pressait entre mes doigts tremblants.

_ Tu me montrera ce que tu as fait ?

_ Bien sûr, répondit-il avec un demi-sourire flottant sur ses lèvres fines. Tu peux même venir avec nous si tu veux. On va bien s'amuser, tu verras.

J'hésitais, oscillait sur mes talons pour le lui témoigner. Patient, il attendait ma réponse avec des yeux remplis d'espoir. C'était la première fois qu'il me demandait de venir assister à l'exécution d'une de ses œuvres et j'étais profondément touchée. Je brûlais d'aller avec eux, de partager ce moment avec lui, mais une petite voix dans ma tête me soufflait de rentrer.

L'avertissement de mon petit frère résonna soudain à mes oreilles. Nul n'échappe à son destin sur Eden. Et si le mien était de suivre Leho, de faire partie d'une révolution à notre échelle ? Si les lois sur Eden étaient aussi strictes, c'était pour éviter tout débordement, tout schéma similaire à celui qui avait précipité la chute de nos ancêtres, sur Terre. Les libéraux et les contestataires n'avaient plus leur place. Nous avions retenu la leçon et personne ne se plaignait de ce régime. Il avait ses bons côtés : une vie paisible, confortable, sans vraiment de soucis d'argent. Bien sûr, certains gagnaient plus que d'autres, mais aucun des habitants de la planète artificielle n'était dans le besoin. Plus de famine, plus de guerre, plus de maladies : le cadre idéal, bien loin des tragédies connues par les terriens.

Finalement, je réussissais enfin à prendre une décision et répondais :

_ Je ne pourrai pas. Il faut que je rentre avant que mon père ne remarque que j'ai encore sécher l'après midi travail.

_ Quelle importance ? Riposte aussitôt Leho. Tu ne vas pas t'acharner à plancher sur des exercices qui échappent complètement à ta compréhension. Tu es une artiste, Swan. Comme moi. Comme nous. Viens.

Il n'avait pas vraiment tord. Mais ils n'étaient pas seulement des artistes, il étaient également des contestataires. Malgré mon envie de les rejoindre, malgré mes pas timides au sein de leur groupe, je continuais a être fidèle aux miens.

_ Une prochaine fois. Promis.

Je déposais un baiser rapide sur ses lèvres. Leho soupira. Il était déçut, je le voyais bien, mais je n'étais tout simplement pas prête à franchir le cap. Pas encore.

_ Très bien, dans ce cas amuse toi bien princesse. Tu vas me manquer.

Je me contentai de sourire et les regardais s'éloigner en courant à moitié, riant et chahutant dans la rue. Quelques passants tournèrent la tête sur leur passage, avant de reprendre leur vie morne qui semblait parfaitement leur convenir.

Je tournais ensuite les talons, et rebroussais chemin en traînant légèrement des pieds. La prochaine fois, je céderai probablement à la tentation.

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