Ce fut un papillon posé sur mon nez qui me réveilla. Je m’étirai, le faisant s’envoler dans le ciel, avant de bailler à m’en décrocher la mâchoire. Je frottai mes épaules rapidement pour éviter au froid de s’incruster dans mes veines.
Matiass dormait, juste à côté de moi. Il avait fait valser son manteau lors de son sommeil, alors j’entrepris de poser ce dernier délicatement sur ses épaules. Mais ce garçon avait un sommeil léger, alors il ouvrit les yeux et, dès qu’il me vit, un sourire se dessina sur son visage.
Sans un mot, nous nous préparâmes, mangeâmes un morceau de pain et reprîmes notre marche.
- Le camp d’Asghet, dit soudain Matiass, rompant le silence.
Je pivotai sur mes talons.
- Quoi ? fis-je.
- C’est un clan d’Inutiles, m’expliqua Matiass. On pourrait aller ici. Nous serions en sécurité. J’y ai réfléchi pendant la nuit. Il est situé à tout au plus deux ou trois jours de marches.
J’hochai la tête. Décidément, sans Matiass, je ne sais pas ce que je serai devenue. Il avait tout prévu, tandis que je n’avais strictement rien fait !
- Tu sais où c’est ? demandai-je.
- Je pense savoir. Fais-moi confiance.
Je tentai de sourire. Lui faire confiance… alors que lui ne savait même pas que j’étais maintenue Utile ?
Je secouai la tête. Pas question de culpabiliser, après tout, je n’y étais pour rien si la directrice ne m’avait pas transformée en Inutile.
- C’est un excellente idée ! m’exclamai-je d’une voix qui sonnait terriblement faux, faut-il traverser la ville pour accéder à Asghet ?
Matiass opina.
Mes chaussettes commençaient à se mouiller à cause de l’eau qui entrait à l’intérieur. Je baissai le nez. L’herbe était mouillée. Une brume commençait à s’élever autour de nous, créant une atmosphère particulière.
Puis, quelques heures plus tard, elle disparut aussi vite qu’elle était venue pour laisser place à un magnifique soleil.
Nous arrivâmes enfin à la ville. Sans un mot, Matiass s’y engouffra et je le suivis, curieuse. Les murs des maisons du début du 21ème siècle brillaient grâce à la lumière. Nous devions jouer des coudes pour se déplacer, tant il y avait de monde. Y’avait-il d’autres Inutiles présents ici ?
Une forme d’appréhension m’oppressa alors. Si les Inutiles refusaient de nous accueillir à Asghet, que ferions-nous ? Devrions-nous vivre dans la rue, jusqu’à notre mort ?
Je secouai la tête pour refouler ces pensées.
Je levai la tête vers le ciel. Malheureusement, ce ne fut pas lui que j’aperçus. D’immenses hologrammes publicitaires recouvraient entièrement ce bleu que j’aimais tant. N’étant pas vraiment habituée à cela, juste pour m’occuper, je plissai les yeux pour déchiffrer ce qui était inscrit dessus.
Sur l’un de ces grands hologrammes flottants, une photo de robot y figurait, avec inscrit dessous : « Evax ». Je connaissais cette marque de luxe. Seuls les Soumis y avaient accès. Les produits de cette entreprise avaient des capacités hors-norme, comme des sortes d’humains améliorés. Le robot sur la photo était assis sur un fauteuil. Un sourire grotesque lui avait été ajouté, comme pour lui donner l’air d’un humanoïde. C’était tout simplement ridicule.
Lassée par ce petit jeu, je tournais la tête. Mais, alors que je m’apprêtai à poser mon regard sur le beau visage de Matiass, un hologramme flottant plus petit que les autres m’interpela. Comme hypnotisée, je le regardais. Quelle sorte de publicité pouvait-il bien contenir celui-là ? Robot ? Nourriture virtuelle ?
Avec un petit sourire aux lèvres, je m’empressai de le lire : « Avis de Recherche pour exécution. Personne : Cille Dwight. Cause : a été maintenue Utile illégalement. Récompense : 10 000 euros ».
Je me sentis défaillir. Mes jambes ne me soutenant plus, je tombai à la renverse. J’étais à présent sourde au monde qui m’entourait, si bien que je n’entendis pas les paroles que Matiass me criait. Mon regard ne pouvait plus se détacher de cet hologramme. Exécution. Si jamais un soldat me voyait, j’étais morte. Si jamais quelqu’un me reconnaissait, j’étais morte. Si jamais je ne sortais pas de la ville, j’étais morte.
Jamais je n’aurai dû m’embarquer dans cette histoire de maintien de rang avec la directrice. Jamais. Mais il était trop tard. A présent, quoique je fasse, j’étais en danger permanent.
Je crois que je n’avais jamais eu aussi peur de toute ma vie. J’étais recherchée. Moi ! Mais qu’avais-je fait de mal ? Accepter la proposition de la directrice ?
Je passai une main sur ma bouche. A côté de moi les gens passaient, insensibles à mon sort. Ma panique augmenta lorsque je réalisai que chacun était une menace de mort potentielle. Ils pouvaient tous me dénoncer. Tous, sans exception.
Je parvins quand même à me calmer un peu lorsque je vis qu’il n’y avait aucune photo de moi. C’était déjà ça. Personne ne pouvait me reconnaître. Et personne ne devait savoir que, derrière ce petit visage angélique se cachait… une criminelle.
Oh, comme ce mot sonnait faux… Et puis soudain, une bouffée de colère m’envahit. Etait-ce vraiment ma faute si j’avais accepté d’être maintenue Utile ? Maudissant pour la première fois de ma vie cette fichue société, je vis la main que Matiass me tendait, inquiet.
Je me relevai péniblement. « Tout va bien ? »me demanda-t-il. « Ouais… ça va », répondis-je. Sans plus me poser de question, il reprit sa route. Dans ma tête, il y avait une autre priorité : Matiass ne devait surtout pas voir cet hologramme. Je ne me sentais pas capable de tout lui dire.
La nuit tombait à présent. Nous étions tous les deux exténués, moi particulièrement après toutes ces émotions.
Matiass vit alors une auberge. Il me dit gentiment d’attendre ici, tandis qu’il essaierai de négocier avec l’aubergiste pour passer une nuit au chaud.
Je m’assis donc sur le trottoir. Se pouvait-il que quelqu’un m’ai déjà reconnu ? Qu’en ce moment même, les soldats couraient en ma direction ? Inquiète, je tournai la tête vers la grande rue. Non, il n’y avait que des passants. Poussant un soupir de soulagement, je m’appuyai contre le mur, attendant patiemment Matiass.
Peut-être que toutes ces peurs me quitteraient une fois arrivée à Asghet. Ici, je serai plus en sécurité qu’en ville. Convaincue par ces pensées, je m’autorisai enfin à souffler un peu. Mais ce moment de pause dura peu de temps.
En voyant Matiass ressortir de l’auberge, je poussai un cri de stupeur. Il était couvert de sang.

VOUS LISEZ
Les Insoumis
Научная фантастикаCille a toujours été ce qu'on exigeait d'elle. C'est à dire une Utile (une personne entièrement soumise à la société). Mais à côté de cela, il y a les Inutiles. Les Inutiles qu'on méprise, qu'on discrimine et qu'on emprisonne. Et puis il y a le be...