Des questions sans réponse.
Elles jaillissaient dans mon esprit, et je ne pouvais rien faire. Elles tournaient, à toutes vitesses, m'écrasant, m'étouffant.
Je n'avais plus l'énergie nécessaire pour y répondre.
Parce que cette phrase résonnait dans ma tête : « Toi et Matiass êtes renvoyés ».
Nous étions tous les deux dans le bureau de la directrice. Elle nous avait convoqué de bonne heure, le soleil n'étant pas encore levé.
Elle nous avait toisé, tous les deux, avant de prononcer cette phrase, cette phrase qui m'était si lourde, cette phrase que mes frêles épaules ne pouvaient supporter, cette phrase qui brisait tous mes rêves d'avenir.
Et puis la directrice nous avait expliqué. Que quelqu'un nous avait vu la nuit dernière nous embrasser. Que cela était interdit. Que la soumission ne faisait plus parti de nous. Que nous étions renvoyés.
Une larme coula sur la joue de Matiass. Moi, je tremblais.
- Il est évident qu'après ce que vous avez commis, vous ne méritez plus votre rang d'Utile, ajouta la directrice.
Mon cœur manqua un battement. Elle avait balancé cela, comme si cela n'aurait pas de conséquences.
Ca ne pouvait être qu'un mauvais rêve. La réalité ne pouvait pas être aussi horrible que cela. J'allais me réveiller, forcément. Reprendre ma vie normale et oublier cet affreux moment que je subissais. Pour m'en persuader, je me pinçai discrètement. Mais cela n'eut aucun effet, et j'étais si brisée que je ne ressentis même pas la douleur.
Matiass et moi. Destinés à survivre. A aller de clan d'Inutiles en clan d'Inutiles. De n'avoir aucun but dans la vie, si ce n'est se nourrir pour ne pas mourir.
Ce destin là, je n'en voulais pas.
Je. N'avais. Plus. Aucune. Raison. De. Vivre.
Tout l'espoir que ma mère avait placé en moi n'était plus. A cause d'une petite sortie amoureuse, toute ma vie et mes objectifs s'étaient écroulés. Et la douleur que je ressentais était si puissante qu'elle m'empêchait de pleurer.
Je. Désirais. Mourir.
Là. Maintenant. Quelques secondes avaient suffit pour transformer cette jeune fille heureuse et amoureuse en un être brisé qui n'était qu'un amas de douleur.
Je fermai les yeux. Comme pour fuir cette réalité que je refusais de combattre.
Dans cette situation, j'aurai pu pleurer. J'aurai pu me réfugier dans le dortoir pour hurler toute ma souffrance. J'aurai pu m'évanouir, ou bien j'aurai pu tout simplement ne pas y croire.
Mais non. Je restais immobile, tremblante devant le visage impassible de la directrice. Comment pouvait-elle ne rien éprouver ? Elle venait de ruiner la vie de deux adolescents, et dans son regard, pas une once de culpabilité ni même de pitié.
J'aurai aimé être comme elle. Ne ressentir aucune émotion, comme une sorte de robot humain. Cela m'aurait évité la douleur.
Plus le temps passait, plus j'avais l'impression d'admirer cette femme, malgré ce qu'elle venait de nous faire. Elle était calme, impassible, et froide. Elle était intelligente sans être sensible. Elle savait ce qu'elle faisait, elle n'hésitait pas, alors que moi, j'étais systématiquement dans le doute. Nous étions différentes, et pourtant, c'était comme si un lien mystérieux nous unissait toutes les deux.
Elle me détestait et m'aimait en même temps, je le sentais. Et le plus étrange, c'était que je ressentais exactement les mêmes sentiments à son égard.
- Est-ce-que nous pouvons quitter votre bureau ? demanda Matiass, la gorge serrée par l'émotion.
- Vous pouvez. Vous avez une demi-heure pour préparer vos affaires, puis vous quitterez le foyer.
Oh, ces mots. Prononcés si durement. J'eus l'impression que l'on m'enfonçais un poignard dans le cœur.
Matiass se leva enfin. Je m'apprêtai à le suivre, mais la directrice dit :
- Non. Cille, reste dans mon bureau un instant ; j'ai à te parler.
Je restai donc immobile jusqu'à ce que Matiass ne ferme la porte.
Pourquoi la directrice tenait-elle à me faire rester ? Que voulait-elle me prendre qu'elle ne m'ai déjà pris ?
- Je voudrai que tu me racontes encore une fois ce qui s'est passé exactement entre Matiass et toi.
Je fronçai les sourcils, méfiante. Mais, après tout, qu'avais-je à perdre ?
Alors je racontai. Tout, du moment où Matiass était allé me chercher jusqu'à ce que nous soyons rentrés amoureusement dans le dortoir tous les deux après notre escapade nocturne.
La directrice parut réfléchir. Elle soupira, prit un stylo, joua nerveusement avec et lâcha enfin d'une voix molle :
- Donc, si je comprends bien, c'est Matiass qui t'a entraîné dehors ?
Je me pinçai la lèvre inférieur. Je ne voyais pas où elle voulait en venir. Mais après tout, je m'en fichais. J'avais si mal que le monde qui était autour de moi m'importait peu.
- Oui, murmurai-je.
La directrice planta son regard dans le mien. Ses yeux noirs n'éprouvaient strictement rien. J'étais comme hypnotisée par son rouge à lèvres si voyant. Elle m'annonça :
- Je crois bien que tu t'es fait manipuler. Et le coupable dans tout ça, ce n'est pas toi, mais Matiass.
En temps normal, j'aurai aussitôt réagis. J'aurai rétorqué que j'étais aussi fautive que Matiass, qu'il était injuste que l'un soit favorisé à l'autre. Mais je n'avais plus la force. Alors je ne dis rien, me contentant d'hocher la tête. Je ne voyais toujours pas où la directrice voulait en venir.
- Ecoute moi bien, Cille, reprit la directrice. En suivant Matiass, tu as fait une grave erreur. Mais on en fait tous. Et je peux comprendre qu'il doit être très difficile de résister à Matiass. Ce qu'il a fait est impardonnable. Mais toi, tu as droit à une seconde chance.
Mon cœur fit un bond. Pendant quelques secondes, ma douleur partit et je sortis de mon état de transe pour me concentrer uniquement sur les paroles de la directrice :
- Tu seras renvoyée du foyer au même titre que Matiass, personne ne peut revenir sur cela. Mais j'accepte de te maintenir ton rang d'Utile. Cependant, tu devras n'en parler à personne. Personne, tu m'entends ? Alors, qu'en dis-tu ?
Une immense reconnaissance se propagea en moi. J'étais renvoyée, certes, mais au moins, je pouvais encore me forger une place dans la société, grâce à mon rang d'Utile.
Le problème, c'est que je ne pouvais en parler à personne. Cela signifiait donc que j'allais devoir annoncer à ma mère que non seulement j'étais renvoyée, mais qu'en plus je baissais de rang. Y parviendrai-je ? Que-est-ce-que cela faisait d'annoncer à sa mère que l'on avait raté sa vie, que tout était perdu ? Serai-je assez forte pour ne pas craquer et ne pas lui avouer que je restais Utile ?
Je ne savais pas.
Puis soudain, j'eus honte. Matiass et moi avions commis le même forfait. Et pourtant, il n'y avait que lui qui changeait de rang. C'était complètement injuste. Et s'il apprenait que j'étais restée Utile ? Comment réagirait-il ?
A rester Utile, il y avait beaucoup d'inconvénients. Mais me séparer de se rang était comme renoncer à une partie de moi-même, si ce n'est à moi-même tout court. Y renoncer, c'était comme renoncer à mes objectifs. A ma place dans la société, à ma vie.
Pourquoi était-ce si compliqué ? A force de peser le pour du contre, j'en avais mal à la tête. Et puis soudain, je me décidai. Toute ma vie, je m'étais battue pour devenir une Utile serviable. Je ne pouvais pas me permettre de ruiner ce combat à cause d'une petite escapade entre amoureux. Tant pis pour les conséquences. Si ça se trouve, il n'y en aurait même pas. J'étais, je suis et je serai Utile.
Alors, prenant une grande inspiration, je dis d'une voix ferme :
- J'accepte.
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Les Insoumis
Ciencia FicciónCille a toujours été ce qu'on exigeait d'elle. C'est à dire une Utile (une personne entièrement soumise à la société). Mais à côté de cela, il y a les Inutiles. Les Inutiles qu'on méprise, qu'on discrimine et qu'on emprisonne. Et puis il y a le be...