Chapitre 10

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1712, Russie, St Pétersbourg

Le cadre russe dans ces années-là permettaient à Irène de se fondre naturellement dans la masse. Moscou ne plaisant guère au Tsar Pierre le Grand, celui-ci distingua la nouvelle St Pétersbourg comme une bénédiction du ciel. Il invita, ou plutôt commanda, les nobles et riches bourgeois à s'y installer, peuplant à sa guise cette ville qui, selon lui, détenait toutes ses chances pour favoriser l'économie de son pays. En effet, il s'immisçait en Europe par ce biais, profitant du port pour commercer plus facilement avec ses voisins. De plus, ses concurrent suédois et ottomans demeurant une menace conséquente, il s'enjouait de renforcer ces liens avec les occidentaux.

La vampire, depuis la confirmation du décès de sa mère, ne tournait plus autour de Mélissandre. Elle se lassait déjà de ce jeu de attrape-moi si tu peux. Même si elle prenait conscience au fil du temps que ses fuites seront longues et interminables. Tant qu'elle ne trouvait pas un moyen d'éliminer définitivement la Trinité et ses idées. Elle ne connaîtrait aucun repos jusqu'à là.

Néanmoins, la Russie lui paraissait bien confortable. Elle habita à la capitale après sa rencontre avec Stanislas et remercia grandement le Tsar pour lui offrir St Pétersbourg en cachette. Qui viendrait la chercher ici ? Dans le froid effroyable, elle logeait dans une humble maison en bois qui lui convenait pour le moment. Deux ans déjà, elle partirait bientôt.

- A quoi songez-vous, Madame ? Vous vous plongez régulièrement dans vos profondes pensées ces jours-ci. Prévoyez-vous quelque chose ?

- Pourquoi ? Craignez-vous que je me volatilise sans vous emporter avec moi ? rétorqua la rousse, recevant un hochement de tête positif. Andreas, vous avez gagné ma confiance, soyez-en assuré ! gronda-t-elle. Je me questionnais simplement. Où devrais-je me rendre ensuite ? Au sein de contrées arides, ou plus froides encore que ce pays, ou peut-être retourner là où ma place m'attend ? Le monde se tient prêt à m'ouvrir ses bras. Je peux choisir. Bien que ma liberté soit brisée, que je doive fuir, courir inlassablement pour vivre, sans jamais pouvoir dormir sur mes deux oreilles, mon sort ne se révèle pas si impitoyable que nous le pensions. J'ai au moins le privilège de choisir ma destination. N'est-ce pas une bonne chose ? Au moins une !

L'Ambassadeur admirait ce comportement. Elle maintenait un état d'esprit optimiste, uniquement dans le but de dissimuler son désespoir. Il le savait parfaitement ; elle soupirait sans s'en rendre compte, se nourrissait de pensées obscures et restait muette des heures durant pour ne pas avoir à avouer sa lassitude flagrante. Andreas aurait tout vendu, y compris son âme, afin de la réconforter un minimum, de lui insuffler un brin d'espoir ; mais, rien, rien n'allait dans leur sens. La Trinité gagnait de plus en plus en pouvoir et domination, faisant s'écrasant progressivement les gouvernements. Les Assemblées se pliaient à certains de ses caprices, lui délaissant des territoires pour éviter un conflit supplémentaire.

- Sortons, voulez-vous ; cela vous dégourdira un peu l'esprit ! s'exclama-t-il, en la tirant précipitamment par le bras, l'empêchant de refuser.

Apprêtée d'une large robe émeraude au corset sombre enjôleur, et accompagnée d'un gentilhomme à la parure bien élégante, ils formaient une paire légèrement enviée par les russes. Le Tsar avait d'ailleurs cherché à s'entretenir avec eux. Des présentations qu'Irène déclinait poliment, fournissant des excuses plus farfelues, mais irrévocables, les unes que les autres. Lorsque le blond partait rejoindre ses monarques, jouant au petit serviteur, elle se cloîtrait dans ce domaine qu'elle utilisait, alors que les véritables maîtres n'étaient venus la réclamer. Ils avaient dû trépasser en route.

- Il est fort navrant de devoir quitter ce havre de paix. Les créatures du Monde Obscur, tous des conservateurs pour la plupart, s'accrochaient à Moscou et, ici, nous ne croisions nulle ombre venant teinter notre angélique tableau. Pour une fois, personne ne vous menaçait, puisqu'ils ne vous connaissaient pas, ni votre nom, ni votre nature. Navrant, pour sûr !

Elle acquiesça. Il est vrai qu'elle appréciait réellement cette ville. D'habitude, elle ne tenait pas deux ans. Deux mois seulement, puis elle décampait. Néanmoins, les russes peupleront cet endroit et elle ne pourrait plus amorcer un pas sans qu'un regard la dévisage, se préparant à la dénoncer aux autorités. Non, St Pétersbourg lui seyait très bien et elle regretterait probablement le calme et la sérénité qui l'englobaient.  

Calme et sérénité ? Ces pensées furent contredites par ce qui semblait être une femme. Ivre, titubant et braillant dans la rue enneigée, se courbant face aux mines courroucées des passants. Elle ne marchait plus droit et tombait toutes les cinq secondes. Ce genre d'individu, Irène en apercevait souvent. Mais, normalement, un homme remplaçait cette éméchée demoiselle et, une fois à terre, il ne se relevait pas. Cette personne l'intriguait énormément. Une mortelle, à priori, suffisamment téméraire pour se remettre sur pied à chaque chute, pour jurer contre le monde devant le monde, ne redoutant nullement les réprimandes. Andreas aussi eut l'air de s'y intéresser, puisqu'il la fixait avidement, la sondant intégralement.

Irène devinait facilement comment cette scène se finirait rien qu'au regard du blond. Il ne tarda pas à confirmer ses doutes. Immédiatement après l'avoir vue tomber une énième fois, Andreas se rua dans sa direction et, prévenant, osa glisser ses mains sous ses épaules, la soulevant délicatement. Debout, elle le gratifia d'un sourire éblouissant et lui sauta dans les bras abruptement. Perturbé par cet élan en public, il ne sut que répondre à son geste. La vampire s'avança vers eux lentement, curieuse de cette situation.

- Monsieur ! Monseigneur ? Peu importe ! Je ne l'épouserai pas ! brailla-t-elle, manquant de s'écraser à nouveau sur la terre recouverte de flocons blanchâtres. Ils m'ordonnent ! Entendez-vous ?! Ils m'ordonnent de l'épouser ! Mais, je ne veux pas ! Oh ! je repousserai ce turpide jouvenceau belliqueux, à peine plus âgé qu'un enfant, et qui prétend pouvoir se marier à une Dame de mon rang ! Impertinent ! Et mes parents ?! Rien, ils acceptent l'union ! Pourquoi ? Des pièces d'or ! Nous croulons sous l'or ! Alors, en quoi une besace de plus ou de moins impactera-t-elle leur fortune ?! Monsieur, je ne veux pas !

A la suite de cette dernière complainte, cette jeune fiancée sanglota bruyamment. Tous les scrutèrent, allant de bon train sur les rumeurs. Andreas regretta d'être venue à son encontre, parce qu'il attirait les regards. Et il ne le fallait pas ; pour la protection d'Irène, il devait faire profil bas. La rousse soupira, contemplant ce panorama insolite. Son fidèle allié, consolant une sublime russe blonde en larmes. Toutefois, un détail la frappa de plein fouet et elle se maudit de ne pas l'avoir constaté avant. Cette femme possédait une odeur bien particulière. Elle ne pouvait s'y tromper. C'est pourquoi elle les rejoignit promptement et s'adressa doucement à cette pauvre damoiselle.

- Du sang de sorcier coulerait-il dans vos veines, Madame ?

- Comment le savez-vous ?! s'insurgea la blondinette, tressautant à cause de ses pleurs.

- Disons que je proviens également de cet univers, Madame... Si j'ai bien rassemblé tous les éléments, vous rejetez votre fiancé, et vous révoltez contre votre famille. Ne vous méprenez pas, Madame ! ajouta la vampire, sous le regard honteux de son vis-à-vis. Je ne vous juge guère, Madame. Cependant, votre position est délicate et je puis vous proposer une solution. Les créatures telle que vous, à moitié surnaturelle, à moitié mortelle, doivent être préservées. Si vous l'acceptez, Madame, suivez-moi et fuyons ensemble... Votre nom, Madame ?

En réalité, cette suggestion n'était anodine pour aucune des deux. Irène se sentait seule, Andreas partait la majorité du temps pour combler son devoir à l'Assemblée du Nord, et elle observait les mêmes murs pendant des semaines jusqu'à ce qu'il revienne. Elle s'ennuyait fermement. Et voilà qu'une jeune hybride se montrait, et désireuse de quitter son existence contraignante de femme. Ensemble, la vampire obtiendrait un peu de compagnie et l'humaine vivra selon ses règles, côtoya les personnes qu'elle choisira et ne supportera plus ses parents avares. Un échange de bons procédés. De plus, comme si le destin voulait qu'elles se rencontrent et s'allient, la blonde se remit soudainement des verres de vodka ingurgités et put réfléchir sérieusement à cette invitation. Ni une, ni deux, elle y adhéra.

- Démettra Ivanov, extrêmement enchantée de vous rencontrer, Madame !


L'Insurrection [En correction/PAUSE !!]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant