Chapitre 1

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— De Lister. J'aime ce nom. J'aime la manière dont vous le portez. Il ne vous a jamais appartenu. Cela ne fait aucun doute, puisque vous êtes née à une époque où un nom pareil n'existait pas. Vous l'avez volé à quelqu'un, comme vous avez toujours volé l'identité des morts pour vous frayer un passage dans le monde mortel. Mais, de Lister, ce nom, vous y revenez toujours, parce qu'il est vôtre à présent. Vous considérez que votre sang dans vos veines détient l'empreinte d'un de Lister. Votre tristement célèbre mythe prétend que vous avez opté pour de Lister en hommage à un soldat humain qui aurait donné sa vie pour vous, sans savoir bien sûr que vous ne seriez pas blessée aisément en votre qualité de vampire. Son acte désintéressé et pur vous aurait ému aux larmes, et vous veilleriez à ce que tous se souviennent de son nom. J'aime cela. 

L'interpellée ne bronche pas. Elle reconnaît aisément la voix de l'homme qui lui adresse cette parole chargée de sens, mais qu'elle écoute d'une oreille distraite. Elle l'a senti arriver depuis plusieurs minutes déjà. Le cimetière où ils se trouvent se voile d'un silence typiquement morbide, d'un respect profond pour les défunts. Elle n'a donc eu aucun mal à entendre ses chaussures en cuir écraser le bitume. L'intrus prend place à ses côtés et s'abaisse en interprétant une révérence polie. Il salue l'immense tombeau devant lequel Irène se recueille très souvent. Autant que son emploi du temps occupé le lui permet – occupé à fuir.

— J'ignorais que votre père avait été enterré.

Façon de parler.

— Quand a-t-il trépassé ? Qui était-il ?

Irène retient sa respiration à cette question. Ses émotions ne transparaissent jamais à l'œil d'autrui. Quoi qu'il en soit, elle n'éprouve pas grand-chose à l'évocation de son père. Elle se remémore des images de lui uniquement parce qu'elle a toujours entretenu sa mémoire performante. Il était un paysan, à une période de guerres et de chaos, quand le Wessex était dirigé par un Roi et que les Vikings constituaient une menace de taille pour les villages pillés et saccagés. La vampire peut se rappeler au détail près ce jour-là. Le matin où sa vie a basculé dans une tragédie profonde et irrévocable. Son géniteur, elle ne l'a pratiquement pas connu.

— J'avais tout juste atteint mes dix ans, quand il a été assassiné, répond-t-elle. Je lui ai offert une tombe pour sa contribution dans ma vie, c'est-à-dire partager ses gênes avec ceux de ma mère.

L'homme se racle la gorge, soudain gêné à sa froideur.

— Je... Je n'arrive pas à me mettre à votre place. Je n'ai pas existé aussi longtemps que vous. À vrai dire, vous êtes une exception rare et ennuyante pour certains, car personne ne peut vous comprendre. Que... Que ressentez-vous en songeant à vos parents ? Du regret pour votre père ? De la haine pour votre mère ? Moi, je les pleure encore. Est-ce que le deuil se détruit et s'annihile avec le temps ? 

— Aucune idée. J'ai côtoyé des Immortels incapables d'oublier leurs rancunes comme leurs peines. Pour ma part, j'ai d'autres chats à fouetter. Mes parents... Eh bien, l'un d'eux, je ne pourrais jamais l'oublier ou éprouver du détachement en pensant à elle. Mon père était tout son contraire. J'ignore comment elle l'a séduit à l'époque. Il ne méritait probablement pas de croiser son chemin. En résultat de cette passion charnelle, me voici. Il est mort avant même que mon sang d'Immortel n'impacte réellement ma vie. 

— Le contraire de Cordelia de Lister ? répète l'homme, cherchant à lui tirer plus d'aveux sur son passé.

— Oui. Le contraire de ma mère. J'ai appris qu'elle entretenait une relation complexe avec un Immortel. Mais, elle est tombée amoureuse de ce paysan altruiste, elle s'est amusée avec lui, et elle a pleuré le jour de sa mort. Le lendemain, elle couchait à nouveau avec son amant Immortel. Cordelia de Lister n'a jamais eu de pudeur ou de décence.  

L'Insurrection [En correction/PAUSE !!]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant