Chapitre 16

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1923, Bulgarie, Sofia

Irène, à contrecœur, adorait grandement l'atmosphère qui régnait dans les années vingt. Une première guerre mondiale essuyée, une vague de terreur ancrée dans les mentalités, une seconde guerre en approche. La Terre se déchirait ; le nazisme et le communisme divisaient les nations, chacun suspectait son voisin de tourner dans le mauvais camp. Les humains devenaient de plus en plus comme le Monde Obscur. L'effroi plombait l'univers. La vampire remerciait les mortelles d'ainsi se confronter puisqu'il se faisait davantage compliqué pour la localiser. La Trinité et les Assemblées à sa poursuite, elle se fondait aisément dans la masse.

Et c'est en Bulgarie que sa route s'était ralentie. Dans ce pays où les soviétiques menaçaient de prendre le pouvoir définitivement, la méfiance s'imposait en maître-mot. Elle ignorait comment la révolution communiste finirait ici, mais elle resterait jusqu'à en connaître la réponse. Malgré une écrasante défaite à prévoir. Les zones de conflits constituaient les meilleures cachettes. Probablement, ira-t-elle prochainement au Moyen-Orient, la région du monde où les religions et les idéologies se querellaient sans cesse.

- Vous seriez-vous apprêtée ? s'enquit d'une voix criarde Andreas, qui conquis subitement l'intérêt de Démettra. Sortez-vous ? Pourtant, le danger rôde dehors. Il vaudrait mieux que vous demeureriez en sécurité à l'intérieur. Vous pourriez tomber nez à nez avec n'importe quelle créature surnaturelle. Laissez-nous y aller ! proposa-t-il, à la place.

- Oui ! approuva l'éternelle jeune blondinette. Listez-nous ce dont vous avez besoin et nous vous le rapporterons !

La vampire ne prit point la peine de leur répondre. Elle se contenta de sourire mystérieusement, tandis qu'elle enfilait un manteau. Cette femme, qui, à l'accoutumée, bannissait toutes les tenues trop voyantes, ou trop élégantes, s'était subliment vêtue aujourd'hui. Une robe éthérée fluide et d'une légère couleur diamant, qui collait à son corps aux courbes discrètement plaisantes, des Richelieu aux pieds qui mettaient en valeur sa classe naturelle, quelques bracelets, une bague et un collier de perles, et elle avait récemment décidé de tester les nouvelles colorations pour cheveux. Parce qu'elle comptait fuir un long moment, elle s'était amusée à changer de style. Désormais, Irène arborait une coupe plus courte, arrivant au niveau de ses épaules ; des mèches lisses et fines ; mais, surtout, une chevelure corbeau. La Paix, la Guerre et la Désolation, le présage de mort. 

- Je note votre sollicitude, mais il s'agit d'une tâche dont je dois m'acquitter seule. Je ne rentrerais pas tard, mais reposez-vous en attendant. Les communistes perdent clairement leur appuie en Bulgarie, ils seront bientôt vaincus et nous partirons alors. Profitez des jours à venir !

Sans écouter leurs répliques qui auraient été chargées d'inquiétude, Irène quitta la maison empruntée pour leur séjour à la capitale bulgare. Elle monta dans sa Bentley qui, par un caprice de Démettra, lui avait coûtée une conséquente partie de sa fortune. Cependant, au fil des siècles, elle avait amassé or et richesse à ne plus pouvoir les compter, alors une voiture ou une autre, cela ne la dérangeait pas. Le seul problème, c'est qu'elle se faisait remarquer par les quelques connaisseurs. Rapidement, elle parvint jusqu'à la Cathédrale Saint-Alexandre-Nevski, un magnifique monument orthodoxe qu'elle aimait observer. Elle y pénétra vivement.

L'intérieur la surprenait toujours. L'humain se montrait si bête, si inutile, hormis à engendrer les tensions et la guerre. En revanche, il était capable de créer pareille création divine. Toute peinte, décorée, aucun détail n'était laissé de côté. Irène saisit une profonde respiration, avant de se diriger vers un coin de la cathédrale et elle s'assit sur l'une des chaises, les mains jointes, tournée vers la croix du Christ. Un homme se posta au siège adjacent et adopta une position identique.

- Depuis quand as-tu choisi l'orthodoxie au catholicisme ? interrogea-t-il, dans un chuchotement railleur.

- Eh bien, je suppose que catholiques et orthodoxes ne sont qu'enfants du Seigneur, rétorqua la nouvellement noiraude, sans ciller. Et puis - il faut l'admettre - peu importe la cathédrale ou l'église, les lieux saints où le silence triomphe gardent particulièrement bien les secrets.

- En effet, c'est l'endroit parfait pour se confesser ! acquiesça l'individu. Seulement, puis-je également te demander depuis quand as-tu opté pour le noir. Le roux ne te rendait-il plus suffisamment séduisante ? Je me souviens toutefois de ta beauté angélique.

- J'aspirais simplement à évoluer. Mille années que je constate la même apparence dans le miroir. La métamorphose se révélait nécessaire. Ne crois-tu pas ?

L'homme pivota dans sa direction, délaissant sa prière. De toute façon, il n'avait rien à dire au Seigneur, puisqu'il préférait discuter avec son Tout-puissant. Le Diable entendait mieux ses requêtes. Il admirait la transformation. Des cheveux écourtés, une coloration différente, et Irène restait incontestablement identique. En réalité, son physique ne concernait pas du tout l'aura qu'elle renvoyait. Son âme et son pouvoir dirigeaient entièrement l'image qui se reflétait de son corps. Ainsi, résolument, sa voix se roua, lourdement rauque, et, pratiquement sans s'en apercevoir, il avoua le fond de sa pensée.

- Je te désire toujours autant, ma très chère Vénus.

- Si je suis Vénus, cela fait-il de toi Mars ? Vous vous comblez tous deux avec le sang versé et la brutalité. Vous vous ressemblez sans conteste. Cependant, il protège la cité, et les hommes. Je commence furieusement à douter de ce point !

Un sourire mi-blessé, mi-narquois s'installa sur le visage de l'homme. Il essuya l'accusation, mais ne rebondit pas dessus. Il savait ses fautes et ne préférait pas en parler. Il perdrait assurément le débat. Nonobstant, il tenta de se racheter sur le champ et attrapa un sac en toile qu'il transportait. Irène fit mine de clore sa prière, sous l'œillade goguenarde de l'individu. Ce dernier lui indiqua de regarder l'intérieur de la sacoche et elle s'exécuta docilement. Elle faillit pâlir brusquement, mais se retint quand elle le vit. L'objet de tous ses maux. Soupirant, les cœurs palpitant à l'unisson, il le lui tendit et elle l'empoigna, déterminée.

Il se leva immédiatement par la suite et lui adressa un regard rieur. Le voilà racheté, semblait-il. Elle le gracia d'un hochement de tête complice et il lui rendit un clin d'œil. Enfin, l'homme amorça un mouvement pour partir, mais se ravisa au dernier moment. Ils s'échangèrent deux dernières phrases, avant qu'il ne s'éclipse, disparaissant pour la énième fois dans la nature sombre.

- J'espère que tu utiliseras le Daemonica à bon escient et qu'il te servira convenablement durant le face-à-face avec la Trinité ; et j'espère que cela suffira à ce que tu me pardonnes pour tous mes crimes qui - tu le sais - ont été commis dans ton intérêt.

- Tu as absolument raison, j'en ai conscience.

L'Insurrection [En correction/PAUSE !!]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant