Chapitre 12

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1759, Sénégal, Saint Louis

- Il semblerait que les anglais et les français ne cesseront jamais de se haïr ! se lamenta Andreas, tandis qu'il buvait d'une traite une énième pinte d'un alcool dont il oubliait le nom. Ils se disputaient encore l'Inde et il paraîtrait que la bataille se déroulerait cette fois à Pondichéry. Ils ne manquent pas de toupet ces britanniques ! Après l'Amérique, ils bombardent de le Havre ! Heureusement que vous n'avez guère hérité de leur sens désordonné de la stratégie militaire. Vous, au moins, êtes capable de reconnaître quand une partie se perdrait inlassablement... Devrions-nous y trouver un bon point ? Je suppose que, grâce à leur dévotion pour les conquêtes, nous pouvons en ce jour vivre sur ces terres africaines appartenant désormais à votre peuple. 

La vampire tiqua brusquement à ses paroles. Elle ne se sentait pas anglaise, pas plus que française. Elle était une enfant bohème, provenant de toute part et de nulle part ; d'un endroit qui existait physiquement, mais qui n'existait pas. Ou plus. Elle était née sur un territoire rongé par le temps, auquel plus personne ne faisait allusion, disparu dans les méandres de la mémoire de l'homme. En revanche, Irène accordait volontairement à la Trinité son avantage. D'une part, parce qu'elle possédait une armée derrière sa volonté ; et, d'autre part, car la rousse se battait non seulement contre Mélissandre, mais également contre le reste du Monde Obscur. Soit beaucoup trop d'adversaires à gérer.

- Resterons-nous ici encore longtemps ? Je crains fort que notre très chère évadée réagisse mal à l'atmosphère qui règne. Elle démontre une faiblesse apparente depuis hier soir et est clouée à son lit. Elle refuse de me laisser entrer dans sa chambre - apparemment, elle ne souhaiterait pas que nous constations sa mauvaise mine ! -, mais les servantes m'ont rapporté qu'elle ne parvient plus à se nourri correctement.

- Démettra détient bel et bien le sang des sorciers, mais elle demeure humaine, mortelle, cassable. Nous partirons ce soir, lorsque la nuit nous octroiera ses ténèbres en guise de masques, et nous la conduirons jusqu'à un médecin. Peut-être rentrerons-nous en Angleterre, ou en France puisque c'est moins loin. Nous aviserons selon son état... En attendant, transmettez-lui votre sang. Il soignera l'intérieur de son corps, mais, pour ce qui est de son épuisement, elle se reposera.

Le blond acquiesça avant de vider derechef sa pinte. Si les vampires ne tenaient pas aussi bien l'alcool, ils seraient déjà tombés ivre mort. Titubant néanmoins, il se redressa lentement et péniblement se dirigea à l'étage de l'habitat qui les accueillait. En plein centre de la ville, nul ne venait les importuner. Voilà un mois qu'ils y résidaient. Mais, vraisemblablement, Démettra avait contracté une maladie, plus ou moins grave - ils ignoraient les dégâts exacts -, et ils devaient retourner sur le vieux continent.

Sortant de ses pensées, elle congédia sèchement les serviteurs. Elle profitait de leur présence dans cette maison pour se nourrir de leur sang chaud ; cependant, ce soir, l'envie ne se trouvait pas au rendez-vous. Un sentiment saugrenu entacha son humeur et ne connaissait même pas la raison. Probablement se fatiguait-elle. Toujours aux aguets, durant deux cent ans, elle ne dormait presque plus, et n'arrêtait jamais de s'inquiéter. Espérant le jour où elle posséderait suffisamment de force pour anéantir définitivement la Trinité.

Quelque chose. Telle une voix criarde dans son esprit,  cette phrase ricochait contre toutes les parois de son être. Quelque chose. Une  angoisse qu'elle ne comprenait pas, mais qui lui tordait le ventre. Quelque chose déroge au calme habituel. Puisque ledit calme s'écorchait de murmures, des bruits de pas, des froissements d'habits, de mouvements tout simplement. Or, elle n'entendait rien. Ni du côté de l'aile droite, où les serviteurs sommeillaient ; ni à l'étage, où Andreas était supposé veiller sur Démettra. Et à cet instant précis, elle se rendit compte de son heure. Rien ne dérogeait à son calme habituel. C'était elle le problème. Son ouï ne fonctionnait plus. A cette découverte, Irène ne put méditer à ce sujet davantage, basculant en arrière de sa chaise, alors que deux bras l'encerclèrent et l'amenèrent loin de cette demeure.

-...ordonné de l'endormir légèrement ?

- Cela fait plusieurs heures qu'elle aurait dû se réveiller, certes, mais il se pourrait que le poison agisse plus longtemps à cause de sa fébrilité.

- Sortez ! siffla une voix d'homme, à priori hors de lui. Et tuez ces bougres qui l'ont rapportée ! Je bannis tout incapable de mon entourage. Sortez !

Des gestes frénétiques, une odeur de peur se propageant, Irène confrontait une migraine monstrueuse qui comprimait son crâne. Une pierre rugueuse sous ses jambes dénudées par les plis de ses jupons relevés, elle ne se situait clairement plus là où elle s'était évanouie. Toujours à Saint Louis ? Elle n'en avait aucune idée. Cependant, si ses ravisseurs comptaient l'endormir pour un court laps de temps, elle ne devait pas avoir quitté le pays, et sûrement pas la ville non plus. Une cave ? Oui, certainement, au vu de l'humide chaleur qui s'en dégageait.

La rousse ouvrit doucement les yeux, craignait de savoir sa position, et papillonna un instant. Elle crut d'abord à une hallucination, mais la personne en face d'elle se révélait bien réelle. Gabriel Eston. Depuis deux cent ans, elle n'avait plus revu son visage, plus senti son agréable flagrance de rose, ni été transpercé par son regard calculateur. Un parfait manipulateur la fixait, d'un air impassible. Son traître. Son scélérat. Enfin, elle le retrouvait. Ou plutôt, il l'avait retrouvée.

- J'ai présumé longuement que je ne contemplerai jamais plus tes magnifiques orbes. Malgré tout, ils m'ont manqué.

- Dans d'autres circonstances, sans l'Insurrection, tu aurais pu les admirer nuit et jour.

- Seulement, le Tout-puissant avait scellé nos vies, bien avant nos propres naissances, bien avant que tout soit décidé. Le destin nous voulait ainsi ; toi, combattante pour une trêve, pour notre monde et, moi, éternellement à ta poursuite. Nous libérera-t-il un jour de ces obligations ? Je ne songe qu'à cela. Irène, en attendant ces jours paisibles, je te souhaite la bienvenue au cœur d'une immensément puissante forteresse. Bienvenue parmi la Trinité.

L'Insurrection [En correction/PAUSE !!]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant