Chapitre 19

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1759, Sénégal, Saint Louis

Un mois, deux mois, et bientôt neuf mois que Gabriel tournait en rond dans ses appartements. Au cœur de la forteresse de la Trinité, il avait été prévenu qu'un appât pour attirer Irène se trouvait dans les cachots de l'Ordre Blanc. Seulement, Mélissandre avait aussitôt changé d'avis et ne souhaitait plus utiliser sa prisonnière en tant qu'appât, mais comme moyen direct pour se venger. Présentement, il était supposé se tenir à ses côtés, mais refusait catégoriquement, prétextant tout un tas de mensonges éhontés. Sa loyauté allait bel et bien à l'omnipotente sorcière, mais il n'était pas non plus son chien, remuant sa queue dès qu'elle l'exigeait.

Aujourd'hui, neuf longs mois plus tard, il décida enfin de rendre visite à cet appât inutile. Il sortit fièrement de la forteresse, ignorant les appels incessants des gardes de Mélissandre, et il ordonna au cocher de le conduire jusqu'aux donjons de l'Ordre Blanc. Il lui fallut plusieurs heures de route pour y parvenir. Il aurait pu se téléporter, mais il perdait volontairement son temps pour rester éloigné de la Trinité. Ignorant les humains perfides, il se fraya un chemin jusqu'à la cellule qui contenait celle qu'il cherchait. On l'autorisa à y entrer, car tous le redoutaient ici. Personne ne demeurait de marbre face à Gabriel Eston.

- Vous disposez de dix minutes avec la prisonnière ! exposa un garde mortel, qui se ravisa brièvement sous le regard foudroyant du sorcier. Ou le temps qui vous plaire, Monsieur.

Préférant cela, Gabriel imposa une insolation totale et créa un champ protecteur autour de la prison, afin que personne n'écoute leur conversation. Il saisit un tabouret et s'assit légèrement, sa mine ne reflétant en rien la panique qui l'agrippait progressivement. La détenue n'étant autre que la sœur aînée de son amante. Surnommée par tous de Jessy Horline. Une femme en très mauvaise posture actuellement.

- Vous commandez l'Ordre Blanc, mais vous puez l'odeur répugnante des sorciers ! souffla Jessy, faiblement. Vous devez être une personne importante. Nous connaissons-nous ? Ai-je déjà entendu votre nom quelque part ?

- Gabriel Eston, se présenta-t-il. Votre Assemblée a dû m'évoquer plusieurs fois. Ma famille était allié aux vampires, plus ou moins. Du moins, nous ne détenions aucune rancune envers vous... Néanmoins, vous avez possiblement ouï mon nom de deux autres manières. Premièrement, parce que je me suis éloigné des Eston, et ai suivi mon propre chemin aux côtés de la Trinité. Deuxièmement, parce que je...

- Vous êtes celui qui couchiez avec ma sœur !

La brutalité de cette phrase fit écarquiller des yeux Gabriel, n'espérant pas une telle familiarité. Il déglutit lentement, jaugeant la femme en face de lui. La copie conforme d'Irène, hormis une aura plus effacée. Bien qu'elle soit l'aînée, elle semblait plus fragile, devant être protégée. Il avait d'ailleurs du mal à croire qu'elle était une Protectrice. Probablement, s'occupait-elle d'affaires diplomatiques.

- Je suis celui qui l'aimait, contredit-il, doucement.

- Mais vous vous êtes détourné d'elle, constata péniblement Jessy. Pour être tout à fait honnête avec vous, l'Assemblée du Nord qualifiait votre union d'abjecte, mais j'ai toujours pris votre défense, veillant éternellement sur ma chère sœur, même si le temps nous séparait de plus en plus. J'ai effectué d'innombrables recherches au sujet de ce fameux Gabriel Eston et vous ne lui ressemblez guère. Je ne vous considère pas comme étant Gabriel Eston. Vous...n'êtes pas Gabriel Eston ! cracha-t-elle, brusquement.

- Pourtant, il s'agit de mon nom. J'affirme être Gabriel Eston !

- Non. Sinon, vous vous situeriez à ses côtés et vous l'aimerez au péril de votre vie. Gabriel Eston aurait accepté tous les risques, tous les sacrifices.

Le sorcier n'en revenait pas. Cette femme, ligotée à une table, des cicatrices parcourant l'entièreté de son corps, se confrontait à un complice de la Trinité et le traitait ainsi. Pourtant, il l'adorait déjà. Cette véracité, dans chacun de ses mots, changeait des mensonges perpétrés par Mélissandre constamment. Avec Jessy, il semblait enfin entretenir une réelle discussion, sans masque, sans cape, sans rien pour le cacher. Il avait attendu ce jour depuis l'Insurrection, où il rencontrerait quelqu'un qui ne le brossait pas dans le sens du poil afin d'attirer ses faveurs. L'homme lui sourit donc sincèrement. Elle ne le voyait pas, puisqu'elle fixait un point invisible au mur. Mais, il exprima sa joie par une simple phrase qui redonna en un instant l'espoir à la vampire.

- Mais,...que faire si je l'aimes plus que je ne le devrais ?

Jessy pivota son regard vivement, dans le but de déterminer le vrai du faux dans son questionnement. Cependant, il ne pouvait être plus authentique. Elle s'apprêta à lui lancer une réplique cinglante sur le fait que, malgré cet amour, il avait trahi Irène, mais un cri de déchirement s'éleva dans la pièce. Ils furent les deux seuls à l'entendre, grâce à son champ protecteur. Un enfant. Un bébé plutôt. Qui venait à peine de naître.

- Votre sœur peut être avertie de sa naissance. Je lui enverrai une missive dans le plus grand secret. Alors, transmettez-moi vos paroles. Je serai votre messager.

- Inventez des phrases aux jolies tournures qui la rassureront. En mon nom, vous lui montrerez par le biais de mots banales et détendus que je me portes à merveille. Dites-lui que j'ai finalement obtenu l'enfant de mes rêves, qu'il est née et qu'il est heureux au sein de sa famille. Vous démentirez toute cette situation. En apprenant que je suis ici, elle serait capable de venir et il ne le faut pas. Mentez... Et exhaussez, par pitié une de mes dernières volontés. Puisque Mélissandre m'assassinera dans des jours comptés, finissons-en maintenant. Tuez moi. Et l'enfant. Il ne tombera jamais aux mains de la Trinité. Jamais.

Gabriel l'admira quelques instants, son caractère se constituait d'une pure force téméraire qui la maintenait en vie. Mais tout possédait une finalité. Cet après-midi, alors que Mélissandre ne lui avait pas ordonné, il voulait mettre fin à l'existence d'une innocente. Cette guerre ne concernait ni Jessy, ni son enfant, mais il aspirait à la tuer sur le champ. Pour la délivrer de sa souffrance. Une pitié sans nom s'empara de lui. Cette vampire aurait dû vivre avec son compagnon pour toujours et à jamais, dans le bonheur extrême. Au lieu de cela, elle allait mourir dans cette cellule miteuse en Afrique. Elle n'aura pu préserver sa sœur et lavé les erreurs de sa mère.

Le sorcier n'eut la force de se lever et regarder l'enfant dans son dernier souffle. Il demeura sur son tabouret et allongea simplement le bras en direction du berceau bancal. Des larmes inattendues aux yeux, il serra le poing. L'enfant cessa de brayer. Il ne pleura pas, parce que les gardes de l'Ordre Blanc le scrutaient toujours. Ils se questionnaient sûrement sur ces mouvements suspects. Son âme, en revanche, se broya et lâcha des sanglots noyés de honte. Sa main ouverte désormais, paume vers le plafond, se tendit vers Jessy qui contemplait impunément son assassin.

- Si vous l'aimez autant que vous le présumer, Irène vous pardonnera. En tout cas, je vous pardonne. Je vous remercie même, Gabriel Eston.

- Je l'aime à un tel point que je vole votre vie aujourd'hui, Jessy Horline. Je prierai tous les soirs pour que vous connaissiez une vie meilleure dans l'au-delà.

Sur ces mots qui portaient sa colère contre la Trinité, ses remords envers Irène et sa sœur, le déshonneur de ces meurtres, il songea à la rage de l'Ordre Blanc et de Mélissandre qui s'abattra sur lui pour avoir tué un appât. La sorcière le réprimandera, mais le félicitera pour une telle audace. Et pour le restant de son éternité, il méditera sur ses actions, sur ce regard dénué d'émotions que Jessy lui accorda durant son ultime moment. Il assumera le fait d'avoir été la dernière vision de cette femme si courageuse. Puis, il serra à nouveau le poing. Ce regard s'éteignant. Il l'aimait, et personne ne rétorquerait quoi que ce soit.

L'Insurrection [En correction/PAUSE !!]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant