Le premier réveil est toujours le plus dur.
Que cela soit à la naissance, le premier lundi de la rentrée ou bien le jour après une opération de chirurgie, le premier réveil est toujours le plus dur, tant physiquement que mentalement. C'est certain.
Le premier réveil est toujours le plus dur.
Cette phrase tournait inlassablement dans la tête de l'opérateur, comme une routine en boucle infini. Il ne pouvait se déconcentrer de cette suite de mots qui bousculait toutes ses pensées. Elle était omniprésente et faisait mal, il avait désormais des maux de tête et maintenant au ventre. Mais dans sa tourmente, une seule constante, cette maxime. Tel un phare dans la tempête, un horizon solaire balbutiant dans la nuit sombre, cette simple phrase était tout ce auquel il se raccrochait. Il y pensait encore et encore, et toujours. Tourne, tourne, tourne ce produit de son endoctrinement dans sa tête, le réveil... toujours. Dur.
Tous les formateurs l'avaient tellement rabâché qu'elle en devenait désormais gravée dans l'esprit de chaque recrue pour le restant de leur vie. Peu importe la technologie d'hyper-sommeil ; les conditions du sujet aussi bien physique que mentale ; la durée du sommeil ; la vitesse du réveil – même si on applique le modèle de Karhmann ou un autre conjecture entrait en compte... on revenait toujours à la même conclusion : le premier réveil est toujours le plus dur. Certains apprenants demandaient des exercices en conditions réels pour le ressenti et l'effet du caisson de stase mais il n'était pas pertinent sur de courtes périodes, d'utiliser ces machines à sans-rêves. D'ailleurs on n'allait pas essayer pour rien. Les caissons de stases sont précieux, fragiles et cruellement désirés par les grandes compagnies de vols stellaires. Très peu de personne l'ont expérimenté, seulement les marins stellaires racontent les effets de ce sommeil artificiel, mêlant dans un récit spatial légendes et vérités.
Le premier réveil est toujours le...
L'opérateur venait de régurgiter, dans le récipient prévu à cette effet et préparé à côté de son caisson, la maigre portion d'aliments de stase qu'il lui restait dans l'estomac. Une épreuve douloureuse à passer et pour cause, en pratique il n'a rien ingéré depuis plus de 24 ans. C'était ce qu'avait annoncé la voix de réveil cryogénique, pour aider les dormeurs à s'orienter dans le temps. Un premier sommeil de 24 ans, une moyenne basse.
Il lui fallut quelques minutes, puis il put enfin se détacher des tuyaux et sondes de récupération, ainsi que les arrivées vitaminiques, les patchs et les électrodes. Il enfila ensuite péniblement avec ses membres encore endormis son uniforme de travail. Il finit par son casque d'opérateur, où son nom était gravé au laser : 115. C'était son matricule maintenant pour l'infinité à venir. Un écran de réalité mixte ou brièvement appelé RA , sous forme de rectangle pyramidale, venait se loger par le côté comme une visière. Il pouvait voir au travers comme un simple filtre quant il était désactivé. Ce casque permettait avec la vue en réalité augmenté de superposer des données, de précieuses informations sur son environnement. Certains ne juraient que par cela, d'autres étaient réfractaire à cette technologie invasive et quelques-uns en devenaient fous.
Après quelques vérifications de pouls, et une analyse sanguine qui mit quinze minutes à être validée, il quitta la chambre de stase qui faisait office d'appartement de fonction. Un appartement dont le caisson prenait la bonne moitié de l'espace, le reste était dédié à un long bureau, une table et deux chaises règlementaires, des placards occupaient la paroi des murs. La double porte coulissa de chaque côté laissant sortir la lumière tamisée de sa chambre qui donnait sur un corridor sombre s'éclairant quelques peu, par section, à son passage. Il devait rejoindre son poste de travail au bout de ce couloir de forme hexagonale parcouru de câbles, tuyaux et boitiers en tout genre. A l'opposé des vitres, pour l'instant closes par des volets métalliques.
C'est à ce moment que l'opérateur prit conscience de l'endroit où il était: nulle-part, sans personne autour de lui, pour ne pas dire plongé dans une solitude profonde qu'était son petit secteur de travail, de vie et d'ennui. Il se remémora ce qu'il avait quitté, quelques instants avant de se diriger par vers son bureau.
Son poste était protégé par une porte à code unique. C'est-à-dire qu'à chaque réveil, un nouveau mot de passe était généré et était valable uniquement pendant la phase d'éveil en cours. 84H3515, il venait d'apparaitre dans son ATH (Affichage Tête Haute). Il le tapa, le verrou présent au milieu de la porte clignota et celle-ci s'ouvrit lentement, laissant place à un minuscule habitacle hexagonal: son nouveau bureau pour l'éternité à venir. Il y avait seulement l'espace de la console de commande et d'une chaise fixée au sol. Il la fit pivoter pour s'y assoir et se retourna pour se trouver derrière les commandes, réparties en trois niveaux de claviers, écrans, instruments et manettes en tout genre : un vrai cockpit avec une verrière aveugle.
En effet, un volet métallique recouvrait la coupole qui lui faisait face. En son centre un hublot rond offrait la plus grande surface visible et n'était pas recouvert d'information virtuelles. Il y voyait son propre reflet qui ne paraissait pas plus réel à ses yeux, que sa situation. Il avait du mal à se reconnaitre dans cet uniforme qui cachait toute partie de son être.
Les instructions de démarrage apparaissaient virtuellement sur une des vitres qui lui faisait face et chaque partie vitrée de la coupole affichait désormais différentes données. Cela paraissait assez réel pour croire qu'il y avait des écrans. Si il suivait ce qu'il voyait, la première étape était d'allumer la console de communication courte portée, niveau deux sur sa droite. Puis démarrer les moniteurs des capteurs, le relais antenne longue portée, les systèmes d'armes... En fin de compte toute une check-list des instruments disponibles.
Un léger bruit de fond vient arracher l'opérateur 115 à la contemplation. Il venait du module audio posé dans un coin du bureau, niveau deux. Il le prit et l'attacha sur son casque au niveau de son oreille gauche. Après un petit clic, une antenne se déploya sur 15 centimètres. Tout de suite le bruit de fond devint une voix féminine:
- Ici 116, me recevez-vous 115 ? Terminé.
Quelques secondes après:
- Ici 116 ...
- Je vous reçois, ici 115, je viens de me réveiller. Terminé.
- Ah, un peu lent. Mais c'est moi qui suis rapide. Enchantée de faire votre connaissance 115. Je suis votre binôme. Pas trop éprouvant le réveil ? Terminé.
- Le premier réveil ...
- ... est toujours le plus dur : répétèrent - ils d'une seul voix. 116 reprit aussitôt: Ah ahah en même temps. Au moins on est sur la même longueur d'onde. On va pouvoir bien travailler ensemble. T.
- Qu'est ce qui a provoqué notre réveil ? Terminé.
- Oh, un petit objet vagabond qui passait un peu trop prêt de notre secteur. Il a été détourné par les gars du secteur 05. Donc on a plus rien à faire. T.
- On repart dormir aussitôt ? Terminé.
Non, non, je crois qu'on doit faire quelques activités avant. Et se rendormir après un court éveil n'est pas très recommandé. T.
- Du sport j'imagine. T.
- Oui du sport, votre casque vous le dira. Je me déconnecte. 116 Terminé.
116 coupa la communication, et referma ses volets. 115 ne voyait déjà plus briller sa verrière et fit de même. 116 était un peu trop rapide à son gout, du genre à faire du zèle en formation, premier rang, première main levée. Il lui demanderait pour son second réveil pourquoi elle était si peu enclin à bavarder. Même si lui aussi cette situation le stressait un peu, à tel point qu'il perdait sa verbe.
Les volets fermés, il navigua ensuite dans les informations de son casque de réalité augmenté pour trouver son programme de la journée: Quitter le poste de travail ; sport 2h00; manger et se préparer pour un autre sommeil. Voilà de quoi l'occuper encore un peu avant de retrouver le monde sans rêves. Il n'était pas pressé d'y retourner.
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Le voyage vers Véga
Sci-fiLes systèmes stellaires de la Galaxie se meurent, s'effondrent, par la guerre, le manque de matières ou l'avidité de certaines corporations. Quand il fallut abandonner son foyer pour une autre planète hypothétique, à des centaines d'années lumières...