67. Le secret du pirate

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J'entends les battements d'un cœur contre mon oreille, je me sens au chaud et apaisée. Mes paupières s'ouvrent doucement, la pénombre a envahi la bibliothèque. D'une main, je me frotte les yeux gonflés d'avoir pleuré et en levant la tête, je me rends compte que le souffle de Jay caresse mon front. Nous sommes sur un vieux canapé au centre de la bibliothèque, l'air doux de l'été s'engouffre parfois par les portes-fenêtres et fait voler de légers voilages blancs. Au moment où je me rends compte que je suis presque affalée sur lui, Jay se réveille. Ses yeux sont rougis, comme les miens j'imagine. Nous nous sommes endormis ici quelques instants, épuisés par nos émotions.

— Salut, il sourit. Je crois que je me suis assoupi.

Ses mains se posent sur mes épaules et je hoche la tête, un peu gênée d'être ainsi affalée sur son torse. Ses yeux verts sont presque noirs à cause de l'obscurité, de la musique nous parvient parfois de la fête, et inconsciemment mes yeux se posent sur ses lèvres. Nous sommes si proches...

Je me rassieds aussi vite que possible, droite comme un i de l'autre côté du canapé. Jay s'étire comme si la situation ne l'alarmait pas. J'étais dans les bras de Jay. J'étais. Dans. Les. Bras. De. Jay ! mes mains se posent sur mes joues et je les tapotte discrètement pour me remettre les idées en place. On ne dort pas sur les gens !

— Je suis désolée ! dis-je en tentant de reprendre mes esprits.

J'entends Jay se rassoir et je coule un regard vers lui, ses avant-bras se posent sur ses cuisses, il croise les mains et il tourne son visage vers moi. Ses cheveux décoiffés retombent sur son visage et il me sourit. Malgré la situation, je le trouve beau et apaisant, mon estomac se contracte en pensant que je dormais quasiment sur lui il y a quelques secondes à peine.

— Pourquoi, il rit et ce son se répercute dans tout mon corps, ce n'est pas ta faute. Je crois qu'on était émotionnellement vidés, mais, étrangement, cela m'a fait du bien. Et toi, ça va ?

Je hoche la tête, ne sachant plus quoi dire. Les lumières tamisées de la soirée qui se déroule dehors éclairent un peu le sol de la pièce. Des lampions ont été installés un peu partout dans les arbres et nimbent de rouge le petit livre de poème de Cam sur le tapis. Je me lève pour le prendre. Il est resté ouvert à la première page, l'écriture de mon frère est là comme une empreinte de son passage dans nos vies :

« Maudit soit à jamais le rêveur inutile qui voulut le premier, dans sa stupidité, s'éprenant d'un problème insoluble et stérile, aux choses de l'amour mêler l'honnêteté »* (*Charles Baudelaire ; Les fleurs du mal, Femmes damnées (1857) )

Jay croise les mains devant son visage et semble gêné lorsque je lui tends le livre dédicacé.

— Explique-moi, je demande. Je dois savoir.

Alors il se lève et relis sans étonnement la citation puis fourrage ses cheveux à la recherche peut-être d'un peu de courage.

— Après mon exclusion temporaire du lycée, commence-t-il, j'étais inquiet pour Cam. Il m'a avoué qu'il avait besoin d'argent, que les pilules qu'il refourguait étaient une erreur qu'il ne referait plus. Je ne savais pas pourquoi il avait besoin d'argent, toutefois on pouvait trouver d'autres moyens moins dangereux, avais-je proposé. Il avait souri et, l'espace d'un instant, j'avais retrouvé le Cam que j'aimais et pas cette pâle copie qu'il nous servait au lycée : ce Cam un peu détaché et studieux pour qui seule les notes et les leçons comptaient. Comme je lui avais présenté Rob et qu'ils s'étaient un peu rapprochés pendant mon renvoi, je n'ai pas été choqué quand il m'a dit être tombé amoureux.

Jay me regarde, je ne réagis pas tout de suite. Je savais déjà que Cam était gay, il me l'avait dit et cela ne posait aucun souci dans notre famille. On peut aimer qui on veut, cela n'a pas d'impact dans nos vies. C'est personnel et naturel. J'ignorais par contre que mon frère était amoureux de Rob.

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