68. Poisson hors de l'eau (Stella)

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Mon visage bouge de gauche à droite : non ! Non !

« Non ! » je souffle.

Je serre le recueil contre ma poitrine comme si je tenais Cam contre mon cœur.

Non, impossible : ce ne pouvait pas être un suicide. Je ne peux pas le croire.

Les battements de mon cœur s'accélèrent au point que je sens mes veines pulser dans mon cou. Ma respiration s'affole et semble se bloquer, mes poumons me brûlent, mon plexus me fait mal comme si un nœud se resserrait et m'aspirait de l'intérieur pour que je me recroqueville : je n'arrive plus à respirer.

Je. N'arrive. Plus. A...

Je. N'arrive. Plus...

Je...

Je suffoque.

Comme un poisson hors de l'eau.

Nos parents parlaient d'accident. Les gens à l'hôpital chuchotaient à mon passage et le mot suicide résonnait dans les couloirs. Non, non ! Je ne peux pas l'admettre. Parce que sinon... Sinon, Cam m'aurait menti.

Le jour de sa chute, je devais le retrouver à la sortie du lycée. C'était prévu. Je courais dans les rues pour arriver à l'heure, j'avais écrit un poème pendant ma pause de midi, je voulais le lui montrer. Mon frère m'attendait une fois par semaine pour que nous nopus baladions dans Paris. Il me montrait les bâtiments et avait toujours une anecdote intéressante à me raconter, nous finissions toujours par boire un chocolat chaud ou une limonade sur le pont des Arts en regardant la Seine sous nos pieds, souvent je repartais de nos promenades avec un livre supplémentaire dans mon sac car, où que nous allions, je trouvais le moyen d'entrer dans une librairie.

Ce jour-là, comme chaque semaine, j'avais rendez-vous avec Cam... C'était convenu !

Ma vue se trouble.

Je porte une main à mon oreille, un son strident retentit. Ma difficulté à respirer me provoque des acouphènes. Le son me vrille les tympans.

On dirait des sirènes de police ou d'ambulance...

Elles me renvoient au pire moment de ma vie.

Mes pieds martelaient le bitume du trottoir, j'étais un peu en retard.

Je courais vers le lycée de mon frère.

Avez-vous déjà fait ce rêve étrange dans lequel vous criez de toutes vos forces alors qu'aucun son ne franchit le seuil de vos lèvres ?

Malgré tous vos efforts, personne ne vous entend.

Malgré votre terreur, personne ne vient vous aider.

C'est souvent à cet instant qu'on se réveille.

Je n'ai aucun moyen de sortir de ce mauvais rêve.

Parce que ce n'est pas un cauchemar.

Juste la réalité.

Les sirènes stridentes de l'ambulance emplissent mon cœur et résonnent à faire éclater la rue. La foule s'agglutine. Je suis figée. Je n'ose pas croire que je viens d'arriver trop tard.

Les ambulanciers sortent du véhicule. Je ne perçois que leurs uniformes immaculés. Il pourrait s'agir de n'importe quel accidenté que l'on charge sur ce brancard. N'importe qui, n'est-ce pas ?

Cela pourrait être juste une coïncidence que cet évènement ait lieu ici, j'essaie de m'en convaincre, sans succès.

Si vous pouviez faire un vœu, un seul, lequel feriez-vous ?

Être riche ?

Être populaire ?

Pouvoir voler ?

On ne peut pas revenir en arrière... C'est trop tard.

Trop tard.

Je le sais.

Je voudrais que quelqu'un m'écoute.

Peut-être que pour vous c'est dérisoire, mais c'est le seul souhait qui pourrait me rendre heureuse.

S'il vous plaît, est-ce que quelqu'un pourrait entendre ma voix ?

S'il vous plaît, est-ce que quelqu'un peut me dire ce qu'il se passe ?

Dites-moi que ce n'est pas vrai ?

Dites-moi que je me trompe.

On avait rendez-vous !

« On avait rendez-vous ! je parviens à peine à articuler. C'était un accident, forcément. »

Jay me retient par les épaules, comment est-il arrivé ici ? Qu'est-ce que je fais dans ce château.

« Stella ! Stella, regarde-moi. Tu fais une crise de panique.

Mes yeux s'accrochent au sien, je n'arrive pas à respirer.

- Répète après moi : 42, 17, 8, 50, 103, 34. Vas-y, répète.

Je m'exécute.

— 12, 56, 1, 206, 79, répète.

Je répète.

Mon souffle revient à la normal. Je me décontracte légèrement. Jay me ramène le verre que je n'avais pas fini et je bois à grande goulée.

— Ton cerveau ne peut pas se concentrer sur la panique et compter dans le désordre, m'explique-t-il. C'est un des moyens que Roxanne utilise pour calmer ses crises d'angoisse. Cela va mieux ?

Je suis vidée. Je me lève et Jay m'aide à m'assoir. Il pose sa veste sur mes épaules.

Le parfum de Jay...

Le parfum que j'aime.

Je pose mon visage sur son épaule.

Le garçon que j'aime.

Celui qui m'écoute et accepte de me confier ses secrets les plus sombres.

— Cela ne pouvait pas être un suicide, j'insiste en fermant les yeux.

— Stella, je suis désolé.

— T'en vouloir ne me ramènera pas mon frère, Jay. C'est trop tard !

— Que puis-je faire pour que tu me pardonnes ?

Mon regard se fait plus net, je suis en colère. Je suis en colère envers tous ceux qui me cachent des choses. L'ont-ils fait pour me protéger ou pour se protéger eux-mêmes ?

— Je veux parler à M. Duval, je décrète. Maintenant !

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