Chapitre 10

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Ella

Samedi matin, je suis déjà réveillée alors qu’il n’est même pas huit heures. Putain. J’aurais voulu végéter dans mon lit, me transformer en pomme de terre humaine et oublier que j’ai rendez-vous avec Xander, ce qui suffit à me coller des crampes d’estomac façon nœud marin.

— À quoi tu penses ? demande Liam.

Sa petite tête apparait juste au-dessus de la mienne, genre apparition du Saint-Esprit mais en pyjama Pokémon. À quoi je pense ? À beaucoup de choses pas très joyeuses.

— Je me demande combien je risque si je braque une banque. Si je te prends comme otage, je pourrais peut-être m’en sortir.

Il cligne des yeux, paumé.

— J’ai pas compris, Ella. Tu dis des trucs bizarres, parfois.

— Mais si, putain, comme dans les films ! Je mets une cagoule, je pique du pognon, je balance encore plus de gros mots que d’habitude, et on s’enfuit au soleil. Toi, moi, et un sac rempli de billets non déclarés.

Il fronce les sourcils, il a déjà le regard jugeant d’un vieux de 80 ans, c’est flippant.

— Tu veux dire… avec un pistolet ?

— Bah oui. Si j’arrive avec un parapluie en criant "Personne ne bouge", je vais pas faire long feu.

Il secoue la tête, dramatique.

— Je pense pas qu’à mon âge tu devrais me dire ça.

Ouais… ouais, il marque un point. Je déraille sec. Parfois j’oublie que c’est encore un bébé et pas mon psy non rémunéré. Et j'espère qu'il oublie vite les conneries que je raconte.

— Allez viens, j’ai besoin d’un gros câlin aujourd’hui, petite crevette.

Liam vient se blottir contre moi, et je remonte la couette sur nous. Un cocon. Un vrai. Ça me fait un bien de malade de sentir que je compte pour quelqu’un. Même si ce quelqu’un mesure un mètre vingt, et met encore ses chaussures à l’envers. Je caresse doucement ses cheveux, et pendant une seconde tout devient simple. Doux. Supportable. Je vais attendre encore un peu avant d’aller voir Xander.  On va dire que je me motive psychologiquement.

________

Je reste plantée comme une conne, la clope encore au bout des doigts alors que la nicotine m’a déjà perforé les poumons trois fois. Je devrais être détendue : je suis à l’heure, j’ai son argent, j’ai même vérifié deux fois que l’enveloppe était bien remplie et que j’avais pas laissé un billet coincé dans mon soutif par accident. Mais non. Mon ventre joue du tambour comme s’il répétait un concert. Quand faut y aller, faut y aller. Même si j’aurais préféré me faire rouler dessus par un bus scolaire.

Je sors de la voiture, l’enveloppe contre moi comme si je transportais un bébé, et j’avance vers la porte du fond. Le parking est vide. Aussi tôt, il n'y a personne. Enfin presque. Un des mecs de Xander m’aperçoit. Signe de tête. Traduction : « Va mourir sans faire chier ». Je prends ça comme un encouragement. J'entre. Et puis je l’entends. Sa voix. Hurler. Pas juste hausser le ton, non, hurler comme si on venait de rouvrir les portes de l’Enfer et qu’il tenait le rôle principal. Du couloir je l'entend hurler sur une pauvre fille qui est visiblement "bonne à rien". J’ouvre la porte quand un claquement sec me déchire les tympans. Le genre de bruit qui ne laisse aucun doute sur ce que tu viens d’entendre. Xander lève sa main pour frapper encore. La fille est à ses pieds, recroquevillée, et j’ai l’impression d’avoir avalé une enclume.

— Xander…

Il pivote vers moi comme si j’étais un colis Amazon qu’il attendait depuis trois semaines.

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