La voilà enfin à ma portée. La proie que je traquais depuis maintenant une heure semblait s'apprêter à faire une sieste après m'avoir longuement baladée en pleine forêt. Le plus silencieusement possible, je me mis à bander mon arc sans quitter l'herbivore qui posa ses deux mètres de haut sur le sol et fit claquer son énorme bec avant de fermer les yeux.
Il est à ma merci maintenant !
Chasser était une seconde nature chez moi. Bien entendu, j'aimais l'idée de pouvoir subvenir aux besoins alimentaires de notre clan. Mais ce que je préférais, c'était la traque. Imaginer que ma proie ne soupçonnait pas une seconde que je puisse être sur ses traces, attendre le bon moment pour passer à l'action me procurait une grande jouissance. Cela me permettait également de me retrouver seule, loin du tumulte de la cité et des soucis qui pouvaient parfois y survenir.
J'étais la seule femme affectée à la chasse. J'étais généralement la seule femme dans les tâches pour lesquelles je m'étais engagée au sein de la tribu. La cuisine, la couture, le jardinage ... très peu pour moi ! Les gens acceptaient cela sans y voir le moindre problème, ce qui m'arrangeait grandement. Dans le cas contraire, ils n'auraient pas eu d'autre choix que de se plier à ma volonté !
Selon Grand-père, j'étais un parfait mélange entre mes deux parents : j'avais hérité du côté anticonformiste de ma mère, de son envie de liberté et d'indépendance. J'avais également hérité de sa douceur, sa patiente, son esprit prudent et calculateur. Mon père m'avait quant à lui légué sa ténacité, son côté protecteur et son goût pour l'aventure au grand désespoir de Grand-mère.
Cette dernière était surtout fière que ses petits enfants aient la même beauté sauvage que leur mère ainsi que ses grands yeux bleus, eux-mêmes hérités de Grand-père.
Ça y est ... nous étions au moment culminant de la traque. Dans une seconde, l'oiseau paisiblement endormi serait mort.
Je m'apprêtai à lâcher la corde quand soudain un hurlement retenti, faisant sortir de son sommeil ma proie qui se leva à une vitesse folle. Apeurée, elle déguerpie à l'opposé d'où provenait le cri. Je la regardai détaller avec amertume, disant au revoir au superbe rôti que nous aurions pu savourer ce soir.
Une fois l'animal hors de mon champ de vision, mon esprit restait bloqué sur le son survenu quelques secondes plus tôt.
C'est étrange ... il me semblait pourtant être la seule à partir chasser cet après-midi ... qui a bien pu hurler ?
Poussée par la curiosité, je décidai d'aller découvrir qui en était l'auteur, car nul doute qu'il s'agissait d'un son poussé par l'un de mes congénères et non une créature peuplant cette terre.
Je me frayai un chemin à travers la forêt, me rapprochant rapidement de la provenance du hurlement mais ce que je découvris me paralysai complètement.
J'observai avec stupéfaction la scène qui s'offrait à mes yeux.À découvert, en plein milieu d'une clairière se trouvaient des étrangers, hommes et femmes. Nombreux étaient assis, s'abreuvant à d'étranges outres*. Un petit groupe observait ce qui pour moi semblait être une carte, d'autres attendaient simplement debout.
Le hurlement qui avait effrayé ma proie se fit de nouveau entendre. Mon regard glissa alors jusqu'à deux étrangers en pleine dispute.
L'homme, grand et mince, fulminait et faisait de grands gestes qui traduisaient son énervement face aux paroles de la femme qui lui faisait face.
Elle, plus calme, tout habillée de vert, écoutait l'homme en gardant les yeux fermés. Tout deux portaient sur leur nez un étrange objet qui recouvrait leurs yeux.J'essayais de comprendre le sujet de leur dispute, mais les mots qu'ils employaient m'étaient totalement inconnus ! Ces individus étaient accoutrés d'une façon étrange à mes yeux, et étaient entourés d'objets dont j'ignorais totalement leur utilité.
Qui peuvent-ils bien être ? Sûrement pas une des tribus avec lesquelles mon clan commerce ... je ne reconnaît ni leur langage ni leur accoutrement ... et leurs visages me sont parfaitement inconnus ...
Se prélasser et se disputer de la sorte à découvert ... ils sont totalement inconscients du danger qui les guette !!! Quel comportement puéril !!!
Serait-ce possible que ce soient des ... non, je dois faire fausse route ... jamais ils n'auraient osés revenir sur nos terres ... et pourtant ... ils me font penser aux histoires de grand-père ... ces étrangers venus d'au-delà de la porte du gardien pour piller nos ressources ... aussi cupides qu'inconscients ... oh non !! ...
DES HUMAINS !!!!!!!!
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Lexique:
* outre: Peau d'animal cousue en forme de sac et servant de récipient (une gourde en gros!)
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Double je(u)
FanfictionÉtant enfant, Keya avait cent fois écouté son grand-père lui raconter comment des étrangers venus au-delà du mur des gardiens avaient tentés à plusieurs reprises de s'emparer des richesses de leur terre, ne trouvant au bout de leur quête que souffra...