Epilogue

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Une bourrasque vient délicatement dégager de mon visage les mèches hirsutes qui s'y accrochent. Je frissonne. Il fait frais.

Mes pas sont lents, comme d'accoutumée. Je n'ai rien qui m'attend au retour. Rien pour lequel il est nécessaire de me presser. J'avance simplement, déterminée.

J'ai quitté la Forêt Blanche, j'ai laissé derrière moi ma maison et celle de Noé. Et d'autres choses. Plus sentimentales. Moins réelles, moins physiques. Spirituelles. Mes talons se heurtent sans cesse aux pavés, j'attends une chute qui saura me réveiller, me remettre les idées en place, mais elle ne vient jamais. Je retrouve toujours mon équilibre à la manière d'une poupée russe au socle rond. Et alors j'essaie encore, de tomber à la renverse. Sait-on jamais.

Les rues de Doovehill portent la mort dans leurs entrailles, vides et sinueuses. Les rainures d'un cerveau malsain qui ne semble jamais trouver sa fin. Depuis les fenêtres entrouvertes se faufilent des doigts fins et hâtifs qui ferment à toute allure les volets. Des yeux grands ouverts, terrifiés, me scrutent. C'est toujours comme ça ici. Cette sensation lourde, lourde, lourde et incessante d'être épiée, d'être une proie que l'on attend de voir échouer à s'échapper. Mais de tous ces regards, il y en a un bien plus pesant que les autres.

Il y en a toujours un qui pèse bien plus sur ma conscience que les autres. Un que je ne semble pas capable d'ignorer, peu importe combien de fois j'en détourne mes pensées. Obsessif. Hargneux. Insatiable. Curieux et intelligent. Mais je ne le croise jamais, peu importe le nombre de tours que je fais sur moi-même. Et quand je cesse de chercher, je ne le sens plus.

Mais il revient toujours.

Je le sens me transpercer la nuque dès que j'ai le dos tourné.

J'ai cessé de m'en préoccuper.

J'ai d'autres chats à fouetter.

Je descends hâtivement les escaliers qui mènent à l'ancienne gare, m'enfonçant plus profondément dans les profondeurs de la ville. Mes pas semblent soudain faire écho à des kilomètres. Je les laisse ricocher sur tous les murs en briques noires qui composent les galeries dans lesquelles je m'avance.

À côté de moi, une ombre familière semble marcher. Celle d'un homme au pas léger. Mais quand je vais pour le regarder, je ne vois plus rien. Rien qu'une traînée de regrets. Alors je bats des cils et me concentre de nouveau sur ce qu'il se passe devant moi. Ce qu'il y a devant, et toujours devant. Plus jamais je ne veux marcher à reculons.

Les galeries sinuent un peu plus encore, sans jamais sembler se fatiguer de tourner et tourner et tourner et tourner. Puis stop. Une porte se dresse, solide sur ses gonds. Faite d'un métal si sombre qu'elle se perdrait dans l'obscurité si je n'étais pas capable d'y voir. Je la pousse. Le métal froid sous ma main, qui est tout aussi glaciale, a quelque chose de réconfortant.

Un rire sans joie m'échappe. Je l'étouffe. Et je passe le seuil.

Soudain, la lumière semble aveuglante. Le silence est remplacé par un brouhaha incessant. Les ombres sur les murs sont remplacées par des êtres de chair et de sang. Les lumières virevoltent au plafond et la salle est emplie de monde.

J'inspire un bon coup avant de ramener mon écharpe sur mon nez, cachant mon visage. Mais ici, cela n'a guère d'utilité. Des soies rouges pendent du plafond ; accrochées à celles-ci, brillent de mille feux des lampes à huile, des perles et des fleurs séchées en tombent en un filet figé à travers même le temps. Je plisse le nez, il y a une forte odeur d'épices et de sang ici.

Les gens chahutent, les animaux aussi, je peux entendre le bourdonnement incessant d'insectes en captivité et les claquements de langues de certaines créatures que je préfère ne pas voir libérées.

Face à moi s'étend le marché noir, une conscience libre qui pullule sous la ville. Des vendeurs d'organes aux liseurs de cartes, il y a de tout ici. Pour le meilleur ou pour le pire. Mais je n'ai que faire des affaires frauduleuses. Je ne cherche rien de tout cela.

Je traverse la foule hardie et joyeuse, les vendeurs sifflant sur mon passage, me criant de me tourner vers leurs produits, les animaux en rut et les bruits fracassants de lames qui s'abattent l'une contre l'autre dans la fosse. Je traverse tout ceci sans un regard en arrière, sans une distraction accordée.

Avant de m'arrêter net.

Du bout des doigts, je caresse le tissu qui me sépare de ce qui m'intéresse. Dressé sur des branches solides et enchantées se dresse un chapiteau aux vives couleurs rouge, bleu, violet et or. Il s'en échappe un doux arôme de patchouli et de verveine. J'inspire et je souffle.

Des doutes viennent s'immiscer à même ma conscience, se faisant un chemin par mon œsophage comme pour me brûler la langue d'acide et de regret.

Mon cœur se serre.

Ai-je vraiment envie de faire cela ?

Je regarde mes mains, le bout de mes doigts a tourné au noir depuis mon dernier combat. Comme si je pourrissais. Comme si j'avais commis l'irréparable et que mon corps jamais ne s'en remettrait. Mais ils fonctionnent toujours, se refermant sur ma paume sans manquer de planter mes ongles dans ma peau au point d'en faire goutter du sang.

Je m'apprête presque à faire demi-tour, à refranchir la foule, à abandonner tout ce pourquoi j'avais amassé assez de détermination, lorsque, du coin de l'œil, j'aperçois une couleur familière. La couleur du feu. À peine une mèche qui s'est échappée à un voile pourtant bien fermé.

Je me retourne brusquement, le souffle court et les yeux tremblants.

Mais ce n'est qu'une femme. Une femme rousse qui semble se dérober aux regards suite à un achat frauduleux.

Mes épaules se rabaissent immédiatement, évacuant la tension qui m'a gagnée au quart de tour. Je souffle, reprenant ma respiration après l'avoir bloquée dans ma gorge. C'est ridicule. Je grince des dents, fixant de nouveau mon regard sur le chapiteau en face de moi. Je ne semble pas réussir à relever mes sourcils fermement froncés. D'un geste brusque, je passe les tapis qui couvrent l'entrée béante et me laisse aspirer dans l'antre du magicien.

Puisque Meredith s'offusque et refuse de m'aider, alors je trouverai un moyen par moi-même. Et je reprendrai ce qui m'appartient de droit.

Par la force ou la mesquinerie, cela m'est bien égal.


-FIN TOME 1-

Black Blood #1Des histoires addictives. Découvrez maintenant