Eyot !
Les secondes se changèrent en minutes, puis en heures. À vrai dire, je ne sais pas combien de temps nous demeurâmes ainsi, à profiter l'un de l'autre sous toutes les coutures, et comme aucun de nous ne semblait apte à se livrer à cette condamnation cruelle qu'est le sommeil, nous ne pûmes nous résigner à mettre fin à nos ébats. Nathan me chatouilla les filières, et une sensation vivifiante accompagnée d'une bonne dose d'adrénaline prit possession de tout mon être. Je me mis donc en quête de son visage, désireux de lui rendre ce bonheur au centuple à travers un nouveau baiser, retrouver la douce saveur de ses lèvres humides et ne plus m'en séparer.
– Tom... murmura mon partenaire, stoppant soudainement toute activité.
Oh, non... C'était trop tôt... Allez, encore un peu plus... Où était donc passée sa bouche ? Ah, la voilà.
Je voulus l'embrasser, mais il me repoussa.
– Tom !
– Quoi ?! m'exclamai-je. Qu'est-ce qu'il se passe à la f...
C'est là que je le vis. Du sang. Bleu. Recouvrant la face terrorisée et dégoûtée de mon ami en une multitude de gouttes, suintant toutes d'un même endroit, qui s'avéra être ma gencive supérieure. Ce fut ensuite au tour de la partie inférieure, puis de mon nez de se liquéfier et je laissai échapper malgré moi assez de sang pour former une large flaque obscure sur le plancher. J'essayai de bloquer la fuite à l'aide de mes mains, mais le liquide parvenait continuellement à se frayer un chemin entre mes doigts. La douleur, que j'avais ignorée jusqu'à présent tant mon esprit s'était trouvé occupé, refit surface. Comme par réflexe, Nathan attrapa mon vieux débardeur et le porta d'un geste rapide à la source de ce qui commençait à virer à l'hémorragie. Cela eut un effet immédiat, et mit fin à l'écoulement du flot bleuâtre en obstruant définitivement la vanne. Quand je me décidai à ôter la compresse improvisée, je remarquai au creux des plis une chose non identifiée à la couleur blanche. C'était petit, dur, aussi ensanglanté que le reste... Une dent ? Je glissai ma langue sur le trou formé par la perte de cette dernière, et constatai que toutes les autres étaient instables, se séparaient des nerfs qui les retenaient de tomber, pendaient par je ne sais quel moyen au dessus de ma cavité buccale. Voilà donc d'où venait la douleur : ma dentition était littéralement entrain de foutre le camp !
– ... Eyot ! fis-je en direction de mon petit-ami, alors qu'une seconde dent se décrochait de ma gencive.
– Eliot ? Tu veux aller le voir ?
J'approuvai d'un vif hochement de tête. S'il y avait bien une personne qui pouvait me venir en aide, c'était lui.
– Je ne pense pas que ce soit possible, dit Nathan, visiblement vexé que je m'en remette à lui. Il doit sûrement dormir à cette heure...
Cet argument aurait pu être valable s'il ne m'avait pas notifié qu'il serait présent cette nuit, pour notre entraînement quotidien. Je me levai donc et, suivi de Nathan, retrouvai l'hybride affalé sur la banquette, toujours le même livre entre les mains. Il remarqua nos visages ensanglantés, et parut comprendre tout de suite ce que je lui voulais. Alors il laissa son ouvrage sur le lit et me fit s'asseoir devant lui, avant d'examiner mon problème plus en détail et d'en conclure ce diagnostique :
– Bon. Il va falloir arracher.
– Quoi ?!
– Mais tu vas la fermer !
Mince, j'avais totalement oublié le fait que j'étais le seul à parler de façon audible dans ces discussions. Heureusement, l'autre n'avait rien entendu. Eliot s'adressa à lui dans la langue des signes.
– Je vais te chercher ça, rétorqua Nathan. Mais si tu lui fais du mal...
l'hybride signa une réponse qui sembla le rassurer.
– C'est d'accord.
Et il partit à l'étage. C'était décidément vraiment troublant de ne pas savoir leur sujet de discussion, sachant d'autant plus que cela me concernait. Cela devait être fatigant pour Eliot de ne pas pouvoir nous parler simultanément. Mais je pense qu'il préférait que l'on fonctionne comme ça.
Je sentis Nathan se rapprocher, avec une pince à épiler à la main. Oh non ! Pas ça !
– Calme-toi, fit Eliot en lui prenant l'objet. Ce ne sera pas long.
Il m'ouvrit de force la mâchoire, écarta mes crochets et plongea deux doigts dans ma bouche. Je fermai les yeux, essayant de me préparer au martyre qui suivrait, mais c'était inutile car mon « sixième sens » avait remplacé les cinq autres et j'y voyais même mieux qu'avant.
– Aïe ! gémis-je alors que le dentiste improvisé me retirai une première molaire.
– Qu'est-ce que tu es délicat... Si tu gueules comme ça pour les vingt-neuf qu'il te reste, on n'en a pas finit.
Vingt-neuf ?! J'allais devoir subir cette souffrance encore autant de fois ? La soirée promettait d'être longue... Mais, s'il me les ôtait toutes, pourrais-je continuer à m'exprimer avec autant d'aisance ? L'idée de me retrouver muet à mon tour me répugnait. Jamais je n'aurais cru me soucier à ce point de ma dentition !
– C'était la dernière, dit Eliot après une dizaine de minutes.
Il me présenta le tas formé par mes chicots ensanglantés au creux de son mouchoir, et c'est là que je constatai avec stupéfaction l'absence que cette perte avait occasionné. C'était vraiment étrange : plus rien ne retenait mes deux gencives de se se toucher, mais si je les laissai faire cela créait une douleur intense, comme si ma bouche prenait soudainement feu. Nathan récupéra les dents et les jeta.
– Avec ça, tu vas ruiner la petite souris !
« Très drôle » pensai-je, contraint de garder mes mâchoires entrouvertes pour éviter leur friction. Il s'adressa ensuite à Eliot.
– Et... il va rester comme ça définitivement ?
Ah, voilà la question tant attendue. L'hybride fit « non » de la tête, avant de signer une phrase qu'il me traduisit.
– Ça devrait repousser.
Nous fûmes tout de suite soulagés, même si je doutais d'avoir déjà vu une araignée avec des dents. Quelle horreur ce serait ! Je plains les arachnophobes qui aurait le malheur de croiser une créature de ce genre...
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