Départ(s)
Ils parurent tous choqués à la suite de ma déclaration. Même Ivy, tirant une tête de six pieds de longs, n'en croyait pas ses oreilles. Apparemment nous n'étions pas sur la même longueur d'onde quand je lui avais parlé de l'aveu que je m'apprêtais à faire.
– Tu veux participer... physiquement ? dit Nathan, profondément troublé lui aussi.
– Oui ! J'aimerais réellement venir avec vous cette fois, enfin, si vous êtes d'accord.
Autant tirer parti du temps qu'il me restait avec mes souvenirs pour faire de bonnes actions. Mais, pour une raison inconnue, ça ne semblait pas convenir aux autres.
– Ce n'est pas qu'on ne veux pas Tom, murmura Leïla. Mais, tu le sais, c'est trop dangereux que tu te montres aux yeux du public.
– Pourquoi ? Je ne suis qu'un hybride pourtant.
– C'est ça le problème, tu n'es pas n'importe quel hybride : tu es une araignée d'un mètre quatre-vingt de haut ! Imagine la réaction que pourrait avoir la population en te voyant.
– En plus, le Canada est ligué contre les gens comme vous, ajouta Nathan.
– Ça veut dire qu'ils pourraient me faire du mal juste parce que je suis différent ?
Il opina lentement de la tête.
– On prend déjà de gros risques en emmenant Leïla. Et encore ce n'est qu'une harpie, toi tu n'es même pas dans la norme – sans vouloir te blesser.
– La norme...
– Les trois ordres hybrides, centaures, sirènes et harpies. Tu es sûr que ça va ?
– Euh... Oui, oui tout va très bien ! me rattrapai-je in extremis. Pardon, j'avais la tête ailleurs.
Moi qui parlais de ne pas faire de vagues...
Je laissai le loisir à mes amis d'organiser un plan et rejoignis l'étage en hâte, redoutant de commettre une autre bourde. Après avoir trouvé mon cahier où je l'avais caché, je relus les informations qu'il contenait et en consignai de nouvelles. Alors que j'étais toujours en pleine rédaction, le moteur du car se mit soudainement à vrombir et notre véhicule se délogea de son emplacement, ce qui faillit me faire perdre l'équilibre tant je m'étais habitué à l'immobilité.
– Ou est-ce qu'on va ? demandai-je à travers les barreaux de la cage d'escalier, surpris par tout ce mouvement.
– Winnipeg, répondit Leïla en poussant le frein à main. C'est l'endroit que nous avait indiqué Eliot avant sa... disparition.
– Et donc l'emplacement du dernier hybride, compléta Nathan. Nous touchons au but !
Je jetai un dernier regard au lac, poussé par l'espoir utopique de revoir Eliot avant notre départ, mais il demeurait absent. Plus rien ne nous retenait ici.
Les fortes chaleurs survenues dès la dissipation du blizzard avaient visiblement eu raison du verglas qui nous bloquait l'itinéraire, et ainsi notre arrivée fut plus rapide que nous ne l'avions espéré : seulement une vingtaine d'heures sur la route, avec une pose pour passer la nuit à la moitié du trajet. Encore une fois, j'étais parvenu à convaincre mon petit-ami de m'accompagner dans mon sommeil, et cela avait eu un effet incroyable sur la qualité de ma nuit : comme par enchantement, mes peurs et mes cauchemars s'étaient atténués, même si ma faim ne cessait de grandir sans la moindre interruption. J'avais maigri, beaucoup trop à mon goût, et il était toujours hors de question de me nourrir en suivant les conseils d'Eliot. Nous avions tenté de résoudre ce problème avec Nathan et sa sœur, le lendemain de notre départ, sans grand succès malheureusement. Je remarquai aussi qu'au fur et à mesure que le temps passait, je rencontrais de plus en plus de mal à me concentrer, comme si mon cerveau tournait au ralenti. Je n'étais pas seulement amnésique, c'était toutes mes facultés mentales qui étaient en train de s'altérer, mais cela ne restait qu'un minuscule handicap par rapport à la charge mentale que me procurait mon hybridation.
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