Décision
Je lui arrachai mon cahier des mains et le serrai contre ma poitrine. De quel droit se permettait-elle de fouiner ainsi dans ma vie privée ? Elle n'avait même pas réagi à ça, demeurant figée sur place, le regard perdu dans le vide.
– Tom, je... pourquoi est-ce que tu n'as rien dit ?
– Laisse-moi tranquille, s'il te plaît.
– Non, j'ai besoin de savoir, on a tous besoin de savoir ! D'abord tes soirées avec Eliot, puis ensuite ça, qu'est-ce que tu comptes nous cacher d'autre ? Tu...
– JE T'AI DIT DE ME LAISSER TRANQUILLE !
C'en était trop. Je montrai mes crochets en signe d'agressivité et elle recula, horrifiée. Je pouvais ressentir ses battements de cœur accélérer sous le coup de la frayeur que je lui avais intentionnellement causé. Non, il ne fallait en aucun cas que je laisse ma rage prendre le dessus, même si j'avais très envie de lui arracher la tête là tout de suite. Si je restais dans cette pièce ne serait-ce qu'une seconde de plus, j'allais la blesser, ou peut-être même pire ! Je me préparais à sortir quand elle me prit soudainement par la main.
– Attends, m'implora-t-elle.
Je me figeai. Ce n'était pas volontaire ; je ne pouvais littéralement pas bouger le moindre cil. Je compris alors que j'étais tétanisé. Tétanisé par la peur qu'elle me dénonce, tétanisé par mon appréhension à son égard. Mes yeux s'irritèrent, s'humidifièrent et ma vision se flouta. Alors je fis passer mon immobilité pour un acte de ténacité, d'inflexibilité face à la vague d'émotions qui me submergeait et, sans jeter le moindre regard à l'hybride, gardait le torse bombé. Hors de question de dévoiler ne serait-ce qu'un fragment de mes faiblesses.
Elle n'y vit que du feu.
– On ne se connaît pas, c'est sûr, et je suis nulle pour me mettre à la place des autres, mais j'aimerais apprendre, apprendre à te connaître, et, si tu l'acceptes, nous pourrions même devenir bons amis ! dit-elle sans relâcher son emprise. Je ne veux pas que tu me vois comme une privilégiée, ni comme une hybride narcissique et encore moins comme une frimeuse qui se vanterait de la fin de sa métamorphose. Jamais je ne saurais à quel point ta transformation t'a fait souffrir, parce que personne d'autre que toi ne peut avoir réellement connaissance des épreuves que tu as traversées, mais je sais que tu as des amis formidables sur qui tu pourras toujours compter. Tu n'as peut-être pas foi en moi, et je le comprends tout à fait mais aies au moins confiance en eux. Nous sommes tous prêts à t'aider, et on fera de notre mieux pour te sortir de cette mauvaise passe, mais il faut que tu nous en laisse les moyens !
Encore une fois je n'émis aucun commentaire, trop occupé à retenir mes larmes qui allaient bientôt faire exploser mes glandes lacrymales si je continuais à stopper leur débordement. La fatigue et le surmenage avaient visiblement eu raison de moi...
– Promets-moi d'y réfléchir, d'accord ?
Je m'essuyai le visage d'un revers de manche et quittai silencieusement la pièce, laissant Ivy seule à seule avec ma toile. Il fallait absolument que je trouve un endroit où dissimuler mon recueil de souvenirs avant que cela ne se reproduise, une cachette qui devait être invisible aux yeux des autres, mais que je devais dans le même temps garder en mémoire. S'il y avait bien une chose que je devais oublier, ce serait cette conversation. Et mon cauchemar tant qu'à faire. Le plus simple serait de laisser mon cahier dans ma chambre, ainsi je pourrais consulter mes notes à volonté, mais depuis la découverte d'Ivy cette idée était devenue vaine.
Je décidai finalement de le cacher sous le matelas d'une couchette inoccupée, en face de celle de Leïla, et en retirai la couverture afin de me donner un repère visuel si j'en venais à oublier l'emplacement.
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