Le bout du monde
Nous vîmes enfin les contours de la côte Brésilienne se dessiner, après six jours de voyage, et accostâmes au port de Rio de Janeiro. Malheureusement, nous dûmes nous résigner à quitter Maurice, qui nous assura qu'il ne fallait pas hésiter à l'appeler en cas de problème. La conversation que j'avais eu avec lui m'avait fait l'effet d'une séance chez le psy, et mieux encore : durant tout le trajet, mon corps ne s'était pas transformé d'un millimètre d'avantage – ou en tous cas ce n'était pas visible, et la voix semblait s'être tue. Mon esprit s'était apaisé, et je me mouvais dans mon nouveau corps comme s'il m'avait toujours appartenu.
En un mot, je me sentais libre.
Leïla sortit le bus du bateau en lançant un dernier « Au revoir » à son ami, et s'infiltra sur la route bondée. Les rues débordaient elles aussi de touristes, sûrement venus contempler le Christ Rédempteur qui trônait sur son rocher en surplombant la ville. Je me demandais même comment tous ces gens pouvaient encore respirer, si près les uns des autres qu'on aurait du mal à imaginer que l'air puisse circuler entre eux. Certains se collaient contre les vitrines pour admirer toutes sortes de choses destinées au touristes, parfois dans des boutiques où ils étaient sûrs qu'ils ne pourraient de toute façon rien acheter. D'autres cherchaient leurs enfants dans la foule, criant et pleurant à des dizaines de mètres de leurs parents, ne les trouvaient pas, demandaient donc aux personnes à proximité, qui étaient plus concentrés sur l'écran de leur téléphone où sur la prochaine paire de chaussure qu'ils allaient acheter. Étais-ce cela les fameuses « vacances en famille en Amérique du Sud, dans la joie et la bonne humeur » ? Je me dirigeai vers ma chambre, et vérifiai avec précaution que les fenêtres étaient bien couvertes. Me faire voir par tous ces gens était vraiment la dernière chose que je souhaitais...
Après avoir tout passé en revue plusieurs fois, je refermai la porte et m'assis tant bien que mal sur le sofa qui, à ma grande surprise, ne s'effondra pas. Les derniers mots que Maurice m'avait adressés me revinrent à l'esprit : « Si tu ne peux pas t'adapter aux autres, alors ce sont les autres qui devront s'adapter à toi ». Après tout, le génie humain – dans ce cas là, ce nom collait bien à l'humanité – avait réussi à créer, ou plutôt à ré-imaginé des milliers d'années d'évolution technologique pour s'adapter aux besoins des nouveaux arrivants qui se multipliaient à vue d'œil. Arriverait-on un jour à inventer une couchette où je me sentirai aussi bien que dans ma toile, et que je ne risquerai pas de faire s'écrouler ? C'était beaucoup demandé, surtout en sachant que je serais sûrement le seul client potable à qui vendre le produit...
Je tirai une barre protéinée d'un sac, et l'avalai d'un coup après avoir enlevé l'emballage. Je ne mangeais que ça depuis une bonne semaine, mais je sentais que ça n'allait bientôt plus suffire pour apaiser ma faim qui ne cessait de grandir. Je jetai un coup d'œil au paysage qui défilait à la fenêtre : les rues bondées avaient laissé place à une magnifique vue sur l'immense statue emblématique de la ville, me fixant de son regard froid et sévère, comme un prédateur s'apprêtant à bondir sur sa proie. On pouvait apercevoir une nouvelle masse de gens agglutinés à ses pieds, grouillants comme une colonie de fourmis et entassés presque les uns sur les autres sous les rayons brûlants du soleil. On suffoquait déjà de chaleur ici, alors je ne pouvais même pas imaginer l'état dans lequel ils devaient être là-haut. Nathan vint s'affaler de tout son poids de crevette à côté de moi, suant à grosses gouttes. Il respirait fort, essayant inutilement de créer la moindre bouffée d'air frais en agitant sa main comme s'il tenait un éventail. Je lui tendis ma gourde que j'avais déjà vidée à moitié. Il la saisit d'un geste rapide, me l'arrachant presque, et se mit à boire comme s'il avait passé ces sept derniers jours en plein milieu du désert. De l'eau s'échappa du goulot, se mit à couler le long de son cou, puis vint assombrir sa chemise aux endroits où elle avait chu. Quand il sembla enfin rassasié, il me planta un baiser sur le front et me rendit la bouteille.
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