Les gradins du stade vibraient encore des clameurs de la foule alors que Louis quittait la pelouse, le souffle court, le cœur battant plus vite que d’habitude. Non pas à cause du match, il avait l’habitude de ces montées d’adrénaline, mais à cause de ce regard qu’il avait croisé quelques instants plus tôt dans les tribunes. Celui de Clara, étudiante en kiné venue assister au match avec une amie. Une fille qu’il ne connaissait pas… pas encore.
Il aurait pu passer à autre chose. Il aurait dû. Mais il y avait dans ce regard une douceur qu’on ne croisait pas souvent. Et un léger sourire, comme un défi silencieux.
Ce soir-là, il la revit dans le hall du centre sportif, où elle s’était glissée pour féliciter un ami joueur. Louis n'hésita pas.
— Tu devrais venir plus souvent aux matchs. J’ai mieux joué que d’habitude, et je suis presque sûr que c’est à cause de toi.
Clara avait ri, un rire franc, un peu surpris, mais pas du tout moqueur.
— C’est original comme technique d’approche, Bielle-Biarrey.
— Et est-ce que ça fonctionne ?
Elle l’avait regardé droit dans les yeux, le même sourire en coin.
— On verra bien.
À partir de ce jour, leur histoire s’écrivit comme un match serré : entre esquives timides, franches percées, et des moments suspendus, comme ces secondes avant un essai. Louis découvrait un monde hors du rugby, celui des cafés discrets, des promenades en bord de Garonne, des nuits à parler de tout, sauf de sport.
Mais la saison avançait, les déplacements s'enchaînaient, les messages se faisaient plus espacés. L’amour naissant pouvait-il tenir face à la pression, à la distance, aux regards de tous ?
Clara, elle, doutait parfois. Elle ne voulait pas être une parenthèse dans la vie d’un champion. Louis, de son côté, se battait sur deux terrains : celui du Top 14, et celui de son cœur.
Un soir d'hiver, après une défaite amère, il la retrouva près du terrain, emmitouflée dans un long manteau, les yeux brillants.
— J’ai pas marqué ce soir, dit-il en s’approchant d’elle.
— C’est pas grave. Tu m’as déjà marquée, moi.
Le vent soufflait fort ce soir-là, faisant danser les feuilles autour du terrain désert. Louis et Clara restèrent là, silencieux quelques instants, comme si le monde s’était figé autour d’eux.
— Tu veux rentrer ? demanda-t-elle doucement.
Il acquiesça, mais au lieu de marcher, il resta immobile, les yeux perdus dans le vide.
— Tu sais… parfois, j’ai peur, avoua-t-il.
Clara fronça les sourcils, étonnée par la fragilité dans sa voix.
— Peur de quoi ?
— De ne pas être à la hauteur. Sur le terrain, je gère. Mais toi… toi c’est différent. T’es pas un match que je peux gagner avec une stratégie. T’es imprévisible. Vraie.
Elle s’approcha, posant une main contre sa joue.
— Et si je te disais que tu n’as rien à prouver ? Ni à moi, ni à personne.
Il ferma les yeux. Elle avait cette façon de le désarmer sans même lever la voix.
Mais les semaines qui suivirent furent plus dures. Lors d’un entraînement sous la pluie, Louis tomba mal. Une entorse au genou. Trois mois d’arrêt. Pas dramatique pour un joueur de son âge, mais suffisant pour ébranler un mental déjà sous pression.
Clara était là, toujours. Mais il se refermait. Moins de messages. Moins de sourires. Elle voyait bien qu’il l’éloignait doucement, presque inconsciemment.
Un soir, elle frappa à sa porte avec une pizza. Il ouvrit, les yeux cernés, le moral dans les chaussettes.
— Je suis pas d’humeur, Clara.
— Tant pis, moi j’ai faim, dit-elle en entrant comme une tornade. Et je te préviens, je choisis le film.
Ils s’installèrent. Silence. Puis, au bout d’une heure, il posa sa tête contre son épaule, soupirant.
— Tu restes ? chuchota-t-il.
— Toujours, répondit-elle sans hésiter.
