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Salam aleykoum




Juste pour toi Marième.










Point de vue de Asma


Kira m'a récupérée depuis une heure.
Pas un mot. Pas un regard de travers. Rien. Juste le silence. Mais pas un silence vide. Non. Un silence chargé. 

Moi, j'étais assise là, à côté d'elle, recroquevillée contre la portière comme si je voulais disparaître dans la tôle. Je pleurais. Sans bruit. Pas pour Lamine. Lui, il appartenait déjà à un autre monde. Un monde que j'avais quitté avec fracas. Ce que je ressentais là, c'était de la honte. La vraie. Celle qui te ronge la gorge et t'enlève le goût de parler. Celle qui te fait redouter jusqu'au regard de la vieille voisine du coin, avec ses sachets d'oignons et sa langue aiguisée/

J'imaginais déjà les murmures. Les jugements.
"Tu savais pas ? Asma a fugué pour un gars !"
"Elle est revenue comme une voleuse, hein. Et sans perruque en plus !"
"Quelle honte pour sa mère, wallahi..."

Netflix, version quartier.
Zéro abonnement. Zéro pause. Disponible H24 sur les bancs en ciment.

Kira, elle, conduisait droit devant. Mains serrées sur le volant. Visage fermé. Mais ses yeux... ses yeux dans le rétro... ils criaient. Ils criaient "je suis soulagée", "j'ai eu la peur de ma vie", "je veux t'étrangler mais t'enlacer aussi".
Elle m'a pas hurlé dessus. Pas un soupir. Pas une claque symbolique.

Je sais même pas pourquoi c'est elle qui est venue me chercher et non Rassoul. Je comprends plus rien. Quand elle est arrivée à la boutique, elle était en sueur, comme si on lui avait annoncé la plus grande nouvelle de sa vie. Elle s'était jeté sur moi en pleurant tellement que j'avais mou-même arrêté de pleurer pour la consoler. On est resté ainsi avec la dame qui nous regardait, l'air de se demander ce qui a bien pu se passer pour qu'on soit dans un tel état.

On rentre en ce moment et le silence qui pesait commençait à devenir gênant.

Puis soudain, à un feu rouge, elle a soufflé :

Tu veux qu'on passe quelque part avant de rentrer ?

J'ai secoué la tête. Même mon cou semblait fatigué de vivre. Ma gorge, elle, était un tunnel bouché. Aucun mot ne passait.

Elle a fouillé dans le vide-poche et m'a tendu une bouteille d'eau. Ses doigts tremblaient. Elle non plus, elle n'était pas intacte.

— Asma...

J'ai tourné la tête vers elle. Ses yeux étaient rouges. Gonflés. Mais elle forçait un petit sourire. Un de ceux qui veulent dire "on va y arriver, ok ? juste reste là, je m'occupe du reste."

— T'as pas idée de ce que t'as foutu, hein ? T'as foutu tout le monde en vrac. Ta mère... elle hurlait ton prénom. J'l'ai vue s'écrouler une fois. J'te jure, Asma... j'ai cru qu'elle allait crever.

Je me suis mordue la lèvre jusqu'au sang. Une larme a roulé sur ma joue, tranquille, comme si elle voulait m'humilier un peu plus.

— Mais t'es là, maintenant. Et j'préfère ça, j'te jure. J'préfère t'avoir comme ça, honteuse, tremblante, en train de couler doucement sur mon siège passager, plutôt que de me demander si t'es dans une ruelle... ou pire.

ASMA AIDARAOù les histoires vivent. Découvrez maintenant