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Salam aleykoum









J'ai tenu bon : nous passerions d'abord par le poste de police avant de rentrer. Le docteur n'a cessé de s'opposer, arguant la fatigue et le danger, mais j'ai obstinément planté mon regard dans le sien : pas de sommeil sans avoir vu Ibrahima. À bout de patience, il a fini par céder et a joint Rassoul pour qu'il livre sa position. Étonnamment, celui-ci a accepté sans sourciller.

Nous voici donc devant la lourde porte du commissariat.

« Asma, » me rappelle Kira d'un ton impérieux, « nous sommes dans un poste de police ; tu ferais bien de rester sage, sinon tu passeras la nuit aux côtés de ton jumeau. Ça nous épargnera tes lamentations. »

Je lève les yeux au ciel, réprimant un sourire ironique. À cet instant, Bachir nous rejoint : il vient de garer la voiture et, dans un geste discret, s'est approché de nous. Ses traits sont tirés, sa barbe était pleine et  trahit des heures sans repos ; l'épuisement se lit dans chacun de ses yeux noirs sombres J'espère que je n'en suis pas la raison...


Je lève un sourcil, lui lançant un regard tranchant :
— Vous n'avez pas l'air en forme, docteur.

Il lève enfin les yeux de son téléphone, et un rictus naît au coin de ses lèvres, mélange de fatigue et d'amusement.
— C'est la fatigue, répond-il, les derniers jours ont été... chaotiques.

Kira, les mains dans les poches, ricane et enchaîne :
— Chaotiques ? Allez, dis-lui plutôt pourquoi. Bachir ne t'a pas lâchée d'une semelle : il t'a cherchée comme personne. Même ton homonyme s'en est plainte ! Tu peux demander à Oum Kalsoum.

Je sens mes joues chauffer en voyant le docteur tressauter légèrement, son regard fuyant le mien. Puis, soudain, ses yeux retrouvent les miens : un échange électrique, silencieux, qui dure une éternité. Il ne cligne pas. Moi non plus. Mon cœur tambourine dans ma poitrine, comme s'il voulait se frayer un chemin jusqu'à lui.

Pendant un instant, il baisse les yeux, comme happé par une pensée trop vive... puis, contre toute attente, il relève la tête et recroise mon regard, sans pouvoir se maîtriser.

Quinze secondes. Quinze secondes où tout a basculé sans qu'un mot ne soit prononcé.

Kira se redresse, un sourire espiègle aux lèvres :
— Alors dites-moi, ce soir, on chante une chanson indienne... ou un nasheed ? Parce que avec ce vibe de loooove, il faut juste une douce mélodie.

Un silence complice tombe sur nous, et j'ai l'impression que tout Dakar retient son souffle. Je vous jure que si j'avais le teint de Oum Kalsoum, mes joues seraient rouges. Même le bout de mes doigts tremblent légèrement. Je jette un coup d'œil rapide au docteur : ses traits sont tendus, sa mâchoire légèrement contractée. Ses yeux, d'habitude si assurés, cherchent les miens. Je sens mon cœur s'emballer, chaque battement résonnant dans le silence.

- Vous avez vraiment fais ça juste pour me trouver ? Balançais-je la première chose qui m'est venu en tête.

— On y va ? lâche-t-il soudain, comme si on venait  pas de vivre un moment bizarre entre nous.

Je cligne des yeux, un peu déstabilisée. Non, vraiment, rien ne venait de se passer, mais quand même... Je sais pas, j'ai ce nœud au ventre, cette boule au fond de la gorge qui me dit le contraire.

ASMA AIDARAOù les histoires vivent. Découvrez maintenant