39 - Dans le grand bain

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 "Restez groupés !" s'égosillait Madame Shermansky "Je sais que vous avez tous hâte de partir, mais hors de question de vous éparpiller avant le départ !"

Mais pourquoi est-ce qu'elle hurle comme ça de si bon matin ? J'ai étouffé un bâillement tout en jetant un coup d'œil à mes parents. Leurs deux regards étaient vissés sur l'énorme car écarlate qui ronronnait sur le bas-côté. Il faut dire qu'il y avait de quoi être impressionné : l'école avait visiblement mis les moyens jusque dans le transport de ses élèves. Est-ce que c'est un écran de télé que je vois à l'avant ? Il y avait même des toilettes - perspective un peu dégoûtante, je l'admets, mais très pratique, surtout quand on était une fille dont les règles avaient spontanément décidé d'arriver dans la nuit juste avant le départ.

"Est-ce que ça va aller ?" a demandé mon père avec une pointe d'anxiété.

"Ben... évidemment, pourquoi ça n'irait pas ?

- Tu seras prudente pendant le voyage, hein ?

- Papa, juste pour être sûre : tu es bien conscient que c'est pas moi qui conduirai le bus ?"

Ma mère a étouffé un petit rire, mais je sentais bien qu'elle non plus n'en menait pas large. Après tout, ils n'avaient pas vraiment l'habitude de me laisser partir plusieurs jours - mon dernier voyage scolaire remontait à une journée à Londres en Seconde - et depuis l'incident de la course d'orientation, leur confiance envers le lycée pour ne pas me perdre était un peu ébranlée. Je pouvais comprendre qu'ils s'inquiètent un peu, mais enfin, quand même : on parlait d'un voyage au ski, pas de nous balancer dans les bois sans même une boussole !

"Ça en fait du monde, a commenté ma mère, et dès cinq heures du matin en plus !

- Six, moins huit minutes, a corrigé mon père en regardant sa montre, ils ont bien précisé que le car partait à six heures, non ?"

Il a ajouté, en bougonnant un peu, qu'il se demandait bien ce que fichaient les profs pour nous faire attendre dans le froid plutôt que de nous laisser monter et nous mettre au chaud. J'étais un peu d'accord avec lui : Monsieur Faraize, l'un des accompagnateurs, semblait en plein pourparlers avec la directrice, tandis que Monsieur Savin, tout en dégustant un café, discutait avec Violette et son père. Madame Delanay, elle, restait les mains dans les poches de sa doudoune, avec l'air ronchon de celle qui se demande pourquoi elle avait accepté d'accompagner ce truc. Le reste, tout autour, n'était qu'élèves et leurs parents.

"Je t'ai mis des biscuits pour la route, disait la mère de Kentin un peu plus loin, et des petites bouillottes pour ne pas avoir froid aux mains. Tu mettras bien tes gants, hein, mon poussin ?

- Maman...

- Laisse-le, Manon. Le gosse sait se débrouiller."

Quand j'ai reconnu tout à coup le père de Kentin, ma mâchoire s'est décrochée toute seule. Vêtu d'une veste kaki qui lui conférait un air très militaire, il faisait un peu tache au milieu des autres parents. En plus, sa grosse carrure - qui lui donnait un air de commode puisqu'il était presque aussi petit que son fils - et sa coupe en brosse donnait l'impression qu'il aurait dû être en train de commander une armée plutôt que d'accompagner son enfant au départ d'un voyage au ski. Madame Lerhay, à côté de lui, paraissait encore plus minuscule que dans mes souvenirs.

"Bon, a fait Kentin, je peux rejoindre mes potes, maintenant ?

- Minute, a dit sa mère, tu vas partir comme ça sans même m'embrasser ?

- Manon, voyons...

- Et bien quoi ? Parce qu'il est grand et qu'il a du duvet au menton, il ne peut plus embrasser sa mère ?"

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