"Comment tu te sens ?" (1)
Tendue sur mon siège, je cesse de triturer mes pauvres doigts et me tourne vers mon père, qui a les yeux rivés sur la route et les deux mains sur le volant.
Tous les ans maintenant, je dois aller voir un médecin pour analyser ce blocage qui, il faut bien l'avouer, me handicape. Au début ça ne me dérangeait pas. Pas du tout même, mais aujourd'hui c'est la troisième fois, la dernière ligne droite pour savoir si je pourrais reparler un jour et j'en tremble presque tellement je suis apeurée.
Je me rappelle du dernier rendez vous médical avant de venir en France. Le médecin disait que j'étais un cas très prometteur parce que ma capacité intellectuelle était intacte et que j'avais fais des progrès en langage des signes. Mais il y a quelques mois encore, ça ne me dérangeait pas d'être muette. Je savais que ce n'était que temporaire. Je n'y pensais même pas. Mais ces derniers temps, je montrais une vive impatience à l'idée d'avoir mon prochain rendez vous.
Les souvenirs de la journée d'hier sont encore dans ma tête. Ce n'était pas la première fois que je venais chez lui, j'y ai même passé quelques jours, et pourtant quelque chose avait changé. Entre nous, je veux dire. Il semble beaucoup plus à l'aise maintenant, et c'est peut être incroyable de sa part, mais il semble de plus en plus m'apprécier.
Quand il s'est ouvert à moi au parc et j'ai compris à quel point ce lieu compte pour lui. C'était la première fois que je l'entendais vraiment parler de son père, et j'en ai été bouleversée. Je ne sais pas pourquoi il a décidé de partager ses souvenirs avec moi et je me pose toujours la question. Je ne me suis pas ouverte à lui, moi, j'en avais été incapable. J'avais préféré lui mentir et lorsqu'il avait glissé sa main dans la mienne, j'avais ressenti deux choses : à la fois la douce chaleur qui s'était emparée de moi à ce moment là, mais aussi ce sentiment de culpabilité qui me rongeait depuis.
Je me suis aussi rendue compte qu'Enes et moi sommes très proches. Nous sommes tous les deux victimes de la perte d'un parent et du désordre que cela a causé dans nos vies. Moi, par mon handicap ; lui, par son échec scolaire. Je l'avais bien compris.
Lorsque je lui avait demandé de s'entraîner à l'oral et qu'il avait fini par accepter, il m'avait prouvé à quel point il était loin d'être le mec stupide, feignant et incapable qu'il laissait voir au lycée. Je n'avais même pas eu besoin de lui donner toute une liste de vocabulaire tant il semblait à l'aise en faisant cet exercice . J'avais ressenti une grande satisfaction d'avoir réussi à le faire travailler mais elle l'était d'autant plus en comprenant que c'était à moi qu'il se dévoilait et à personne d'autre.
Les yeux de mon père, alternant entre la route et moi, me rappellent qu'il attend toujours sa réponse et qu'il essaye de lire dans mes pensées. Je prends ma tablette, pianote et lui montre :
"Si tu veux faire demi-tour, tu peux"
Il rit dans sa barbe, qui a légèrement poussée, et serre ma main en essayant de me rassurer:
- Ne t'en fais pas, ça va bien se passer.
Je hoche la tête lentement. Je n'aime pas être pessimiste, mais je m'attends à tout.
Pourtant, on m'avait dit que l'aphasie était temporaire ; que le maximum était trois ans mais qu'il y avait des cas extrêmes où ça pouvait aller bien plus loin. D'ailleurs je ne m'étais pas inquiétée à ce propos, tant j'étais perdue dans mon monde à espérer que l'on me ramène ma maman. Je m'y étais fais. Ce n'était pas un problème de ne pas parler aux gens, c'était même une bonne excuse pour que les gens cessent de m' adresser la parole. Je voulais être toute seule. Mais cette perte de parole n'a pas été qu'un avantage. Loin de là ...
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Speechless
RomansEnes est le genre de garçon qui n'en a rien à foutre de la vie, voir de lui même. Il en a marre d'aller au lycée, qu'il trouve parfaitement inutile et se retrouve souvent dans une baignoire quand il se réveille à la suite d'une soirée. Lorsque Nija...
