[15] Le Mythe d'Aristophane.

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SAMEDI 19 H 23 / JOUR 71

Il m'a parlé d'elle pendant presque une dizaine de minutes. Il n'avait jamais autant parlé et encore moins pour parler d'une personne. Il la décrivait avec un léger sourire nostalgique qui étirait doucement ses fossettes. Une nostalgie dont tous les sentiments qui en ressortirent furent de l'amertume, de la tristesse, une mélancolie si profonde qu'elle lui colle à la peau. Durant ces dix minutes vagues pendant lesquelles sa mère fut la femme la plus merveilleuse dans ce monde, j'ai pensé à ma mère. J'ai pensé à ce qu'elle me disait de cette meilleure-amie dont elle me parlait. De sa beauté, de sa bienveillance, son sourire naturellement présent et toute cette humanité qu'elle préservait malgré l'endroit dans lequel on vivait. Je me demandais souvent si elle n'exagérait pas ou si ses souvenirs ne la trompaient pas. Comment une femme pouvait-elle vivre dans un tel monde en restant aussi généreuse qu'elle me la dessinait ? Les mots de Sunflower vinrent alors me confirmer ce portrait de sa mère. Sans objectivité aucune, toutefois je le crois. Carla Yeager semblait être une belle personne.

Alors pourquoi cette colère dans sa voix ?

Il a arrêté de parler soudainement. En plein milieu d'une phrase qu'il a stoppé en souriant, le regard dans le vide. Très vite, ses yeux se sont posés sur moi. Il s'est excusé d'avoir autant parlé de sa mère et sans me laisser le temps de lui dire que ça ne me gênait pas, il m'a pris la main et m'a entraîné jusqu'ici, dans ce parc, assis sur un banc sous les feuilles jaunes et oranges d'un arbre qui se dénude pour l'hiver. Il ne m'a pas lâché la main et je crois qu'il ne l'a pas encore réalisé. Je ne lui dis pas. Je garde sa chaleur pour moi. L'hiver et son froid me déplaisent. Sa main et sa chaleur m'apaisent. Ses yeux reflètent les magnifiques couleurs des feuilles qui tombent. Il semble pris d'un sentiment de liberté subitement apparu. Il est détendu, il est tranquille, près de moi.

Si s'évader, pour lui, n'est pas ce sentiment alors lequel serait-il ? Ce que je vois, ce que je ressens en ce moment, cette sécurité, cette chaleur dans le creux de ma main et Hanahaki qui semble heureux, me permettent de m'évader de ce monde. C'est un petit instant simple et dont je n'aurais jamais cru vivre un jour et encore moins aux côtés d'un type comme Sunflower. Je m'évade de mon passé, de mes souvenirs, de mes douleurs. Je m'évade loin de ce sol sur lesquels mes pieds reposent, et je me laisse transporter par les nuages qui passent au-dessus de l'arbre aux feuilles jaunes et oranges. Je m'évade loin de tout. Avec lui. Juste pour garder pour moi ces quelques minutes que je n'oublierai pas.

Où veut-il s'évader ? Que veut-il fuir ? La drogue peut-elle réellement l'aider à faire cela ? Pourtant, je crois qu'il se sent bien en ce moment. N'est-ce pas le cas ?

- Dis... t'as vraiment besoin de la drogue ?

Il hausse les épaules nonchalamment.

(Sunflower) Te dire "non" maintenant ça sonnerait comme un mensonge. Ça te donnerait l'espoir que je peux arrêter parce que tu me le demandes. Je te décevrais à coup sûr et tu te rendras compte que j'avais raison depuis le début : ça ne sert à rien de commencer quelque chose voué à l'échec.

La Binocle me l'a dit. Il ne ressentira pas le même amour que moi avant d'être sûr qu'il peut se permettre de mettre en péril sa propre vie déjà chaotique. Pour autant, je me sens vraiment blessé qu'il ne puisse voir qu'un échec à ce que l'on vit tous les deux. Comment ne pas se sentir vexé ? Il ne croit pas en ce qu'on vit, lui et moi. Il ne croit pas en ce moment, à tous ceux qui se sont passés entre nous. Ne voit-il pas ce qu'il se passe entre nous ou préfère-t-il s'en cacher parce qu'il a peur ? Je comprends sa peur. Je comprends qu'on lui a déjà brisé le cœur. Et en quelque sorte, j'aurais préféré m'emporter contre lui, me mettre en colère et lui dire qu'il n'a pas le droit de ne pas croire en nous. Cela serait tellement plus simple. Mais je n'y arrive pas. Parce que je comprends.

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