[1] Plus que son reflet, une obsession.

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 MERCREDI 21 H 49 / JOUR 24

Et une fois encore j'y repense. Les maths sous mes yeux ne m'intéressent plus autant qu'ils ne le devraient. Habituellement, les problèmes mathématiques de ce livre ne sont pas si difficiles à résoudre, cependant, ce soir, je n'y arrive pas. Elle se lève, s'assied, perd patience, recommence. Mon crayon frappe doucement sur la feuille vierge créant des petits points de couleur noir. Il y en a tant entassés qu'ils se relient et forme une tache noire répugnante sur mon cahier. Je n'ai pas envie de résoudre ce problème. Elle me fixe et fait une moue qui me demande de remuer mes méninges et pour la énième fois je souffle de cet exercice que je ne lis même pas. Ce problème est plus compliqué qu'il n'en a l'air. Il m'est tombé dessus et je n'arrive pas à analyser les indices qui pourraient m'aider à le résoudre. Le véritable problème se trouve dans le fait que je n'arrive pas à me concentrer. Je perds patience autant qu'elle perd patience face à moi et elle se lève, encore une fois pour faire le tour de la table et se mettre à côté de moi en pensant qu'ainsi j'y arriverai mieux. Je préfère quand elle reste assis face à moi. Je porte mes yeux tout droit, non pas sur ma feuille blanche aux multiples points noirs créant une tache horrible, mais face à moi.

Sa voix résonne de temps en temps dans la salle. Elle reste rauque et faible de là où je suis. Ses yeux fixent ce qu'il se trouve sur la table devant lui et la fille qui est située en face de lui m'empêche de le voir complètement. Il ne parle que peu souvent et regarde de temps en temps le plafond en se laissant aller à ses pensées. La fille devant lui ne semble pas mieux s'en sortir que moi et comment le pourrait-elle lorsqu'il se trouve si près d'elle. Elle rougit, gesticule sur sa chaise et devient facilement maladroite. Il la regarde faire tomber son crayon une dizaine de fois depuis qu'ils sont là et le comportement de cette fille m'insupporte. Je souffle de nouveau et continue de penser à mon problème de maths sans même poser mes yeux dessus. Je devrais pouvoir le résoudre, j'en ai fait des dizaines du même gabarit juste quelques heures avant. Mais celui-ci est particulièrement énervant.

- Livai, si tu ne veux pas bosser, dis le moi, depuis tout à l'heure t'es dans la Lune.

Je ne suis pas dans la Lune. La Lune n'a aucun intérêt pour moi. Je suis bel et bien ici, dans cette pièce mais pas avec elle, pas avec cet exercice de maths. Pas lorsqu'il est dans la même pièce que moi, si près et si loin à la fois. Depuis que j'ai vu ses yeux dans le reflet de la fenêtre de la classe ce fameux premier jour de lycée, il m'intrigue et je crois que ça tourne à l'obsession. Je ne sais rien de ce type si ce n'est qu'il est dans ma classe, qu'il est souvent devant moi quand il ne sèche pas les cours (ce qui ne semble pas rare) et qu'il a un certain succès auprès des filles -bien qu'il ne semble pas vraiment se contraindre de ce genre de chose. Et je n'ai jamais rien vu d'autre que ses yeux jaunes dans le reflet de la fenêtre. Des yeux tels que les siens, on ne les oublie pas. Il y a de quoi s'y perdre. Pas seulement parce qu'ils sont atypiquement jaunes. J'ai pu observer, ces derniers jours via le reflet de la fenêtre, les nombreuses nuances qu'ils puissent connaître. Toutes sont uniques. Plus que le doré que l'on connaît, les nuances d'ambre leurs donnent une toute autre dimension. J'ai pu observé des touches orangées. Parfois légères, parfois si présentes qu'elles en deviennent enflammées, rouges.

Les phénix sont des oiseaux mythologiques. Je ne saurais dire dans quels écrits ils apparaissent en premier. Les perses, les grecs, les chrétiens, les égyptiens, les romains et bien d'autres peuples ont raconté, écrit, lu leurs légendes. Ils sont présents dans la littérature, les peintures, les gravures, l'histoire et bien d'autres catégories. Des oiseaux qui renaissent de leurs propres cendres dans une naissance enflammée. Ce gars possède des yeux de phénix. Des flammes qui renaissent. Et quand elles ne sont pas présentes, lorsque les phénix meurent, ils se ternissent et laissent place à un tout autre genre de spécimen. Ils perdent de leurs nuances. Ils perdent de leur beauté mais n'en restent pas moins accaparant et révèlent une fleur liée au feu. Des tournesols majestueux. Cela peut paraître difficile à croire, mais c'est pourtant vrai. C'est ce que je vois dans le reflet de cette fenêtre quand ses yeux regardent au loin à travers, comme s'il était emprisonné et qu'il ne pouvait plus rien y faire. Quand verrais-je les réelles nuances de ses yeux ?

SUNFLOWEROù les histoires vivent. Découvrez maintenant