☾ MARDI 19 H 21 / JOUR 95
Il fait terriblement froid. Je ne vois que le soir, la fumée de ma clope qui s'élève sous l'unique lampadaire qui se trouve dans le périmètre. J'aperçois les ombres ondulantes qui reflètent dans l'eau. Accoudé à la rambarde d'un petit pont en bois, dans le parc, je suis seul, perdu dans mes pensées à l'image de ce paysage. Enfants, tous les trois nous allions dans un petit coin perdu qui me rappelle cet endroit. Bien moins élégant, bien moins enviable et pourtant je préférais être là-bas avec eux qu'ici seul. Il y avait un petit lac dans lequel barbotaient quelques canards. Souvent, à la même heure, le soir, nous venions ici pour oublier tout ce qui était derrière nous. Nous nous rendions dans cet endroit sans nos soucis. Nous riions et nous parlions lorsque la journée avait été d'un silence pesant et terriblement calme. Ce calme qui laissait à penser qu'une tempête arrivait. Les soirs d'après tempête, nous écoutions le silence de l'endroit. Loin des bruits de violence. Loin du son d'un revolver, celui d'une douleur, les cris de souffrances ou de colère, ces hurlements de déchirements des personnes qui découvraient, sans surprise mais avec tant de peine qu'un de leur proche était mort durant cette tempête. Ma mère craignait toujours que je ne revienne pas de l'une de ces rues noires. Alors après avoir rassuré ma mère, tous les trois nous venions près de ce lac, au soir, pour écouter l'eau onduler, les canards vivre paisiblement. Le silence après toute cette violence.
- Nos silences me manquent.
Parce que ce silence, celui de ce soir, n'a rien à voir avec ceux que je vivais lorsqu'ils étaient avec moi. Seul, dans ce noir tout est lugubre et laid. Les ombres de l'eau cachent toutes un fantôme qui jaillit de mon passé et me rappelle que je les ai perdu pour de bon. Les feuilles d'arbre qui se frottent les unes aux autres lorsqu'une brise gelée s'élève, font partie de ce silence terrifiant. Chaque chose autour de moi se dénature pour me hanter. Chaque son est terrifiant. Les ombres sont glauques et des frissons me parcourent. Cet endroit n'est pas aussi romantique que me l'avait vendu la Binocle. Pas lorsque je suis seul. Pas un soir comme celui-ci. Un soir où je donnerai n'importe quoi pour revivre l'un de ces seuls instants passer à leurs côtés. Quitte à renoncer à tout ce que j'ai donné pour en arriver où j'en suis.
- Nos conversations aussi me manquent.
Nos conversations me manquent énormément. C'était après des journées calmes et pesantes. Nous nous rejoignions devant le lac, sur un petit peton qui aurait pu tomber à n'importe quel moment. Il n'y avait pas ce silence lourd, nous n'entendions pas l'eau onduler. Nous riions. Nous parlions. Ils étaient avec moi, ils me rassuraient. Ils me parlaient d'un avenir brillant. Ils fantasmaient sur les choses qu'on n'avait pas mais dont ils se faisaient la promesse, un jour, de posséder. Isabel voulait gagner sa vie en aidant les enfants. Elle voulait qu'ils puissent grandir dans des foyers saints, auprès de personnes de confiance et qui aimeraient les enfants. Farlan se voyait au milieu d'animaux. Rien de bien concret parce que malgré leur boulot de rêve, ils savaient comment était la réalité. C'était bien de rester dans le flou et cela nous permettait de ne pas être déçu.
- Vos petites attentions me manquent.
Elles étaient si peu subtiles. Ils voyaient si facilement en moi. Lorsque je me sentais au fond du gouffre, souvent après des passages à tabac dans la rue, ils trouvaient toujours quelque chose pour me faire rire, me remonter le moral et passer à autre chose sans rester focus sur des détails qui me brisaient. C'était leur façon d'éloigner les mauvaises choses de mon esprit. M'empêchant de repasser en boucle des scènes déjà passer dans absolument aucun autre but que de culpabiliser et regretter. Les voilà loin de moi. Plus personne ne peut arrêter mes regrets de se former.
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SUNFLOWER
FanfictionQuel sentiment étrange. Croiser le regard de l'inconnu qui change tout. Il plante son regard dans le mien comme une graine dans le sol. Une petite tige croît. Les battements de mon coeur s'affolent. Le sentiment étrange se métamorphose et s'enracine...