☁ SAMEDI 09 H 20 / JOUR 98
La Binocle est allée au Bestial Club pour y chercher sa moto. Revenue bredouille, sans le moindre indice, le coup à été dur pour elle. Ses larmes ont été trop lourdes à porter et elle m'a confié son inquiétude profonde, elle m'a parlé de cette peur qui se confond à sa paranoïa. Elle a peur qu'il l'abandonne. Comment peut-il lui faire ça ? Depuis le début, j'ai trouvé qu'il n'avait pas autant de considération qu'elle en a pour lui. C'est une amitié déséquilibrée sur laquelle il a compté bien souvent mais elle n'a jamais eu une contrepartie quand, pourtant, elle a toujours été là pour lui. Nous en avions déjà parlé et je lui avais dit franchement ce que j'en pensais. Tristement, un sourire était apparu sur son visage et elle m'avait dit qu'elle s'en foutait. Elle préférait qu'il soit ainsi plutôt que disparu.
Le voilà disparu.
(??) Prenez votre temps. Essayez de vous exprimer clairement. N'ayez aucune crainte, vous êtes en sécurité ici et tout ce que vous nous direz sera confidentiel et ne sortira pas de cette pièce.
Je hoche la tête. Je pose mes mains moites sur la table grise dans l'espoir que celle-ci refroidisse mes sueurs. Mon cœur bat la chamade. J'ai peur. J'ai la nausée. J'ai l'impression de vivre la chose la plus difficile qu'il me sera donné de faire dans ma vie. Je les vois, attendant que je commence à parler. Je ne les regarde pas. Je sens que je commence à trembler. Je dois parler, je ne peux plus reculer mais mon corps ne le veut pas. En contradiction totale avec mon esprit, il m'empêche de foutre des sons sur ce que je dois dire. Un sifflement du diable dans les oreilles. Des frelons qui grouillent dans ma tête. J'ai une migraine carabinée et la faible lueur blanche de la pièce n'arrange rien. Il fait chaud. Ou froid. Je ne sais pas. J'avale ma salive mais ma gorge est sèche. J'attrape le verre d'eau devant moi, main tremblante et bois le liquide d'une traite. Je crois que je pourrais m'évanouir à n'importe quel moment.
Et les mots commencent à sortir. Moi-même je ne m'y attendais pas. Je ne me pensais pas prêt et pourtant tout se dévoile. Mots après mots. Devant deux agents qui m'écoutent attentivement et prennent note de ce que je dis. Devant ma mère, qui, à côté de moi, fait de son mieux pour me soutenir et ne pas pleurer ou ne pas se mettre en colère. Cet appareil m'enregistre. Petit et gris. Je ne regarde que cela. Je serre les doigts autour de la table froide. J'inspire, je parle, j'expire, je parle. Je tente d'oublier les nausées, la migraine et cet étau qui se resserre seconde après seconde autour de ma gorge. Donnant aux mots un timbre sombre. Ma voix tremble. C'est dur. L'agent de droite me demande de parler un peu plus fort pour qu'on puisse m'entendre dans l'enregistrement. J'essaie.
Je continue -la voix un peu plus forte, un peu plus tremblante- à leur dire ce qu'il s'est passé lors de la fête. Je leur parle de mes faiblesses, de cette honte que j'ai subi. Je pense à Sunflower. Malgré tout, je ne pense qu'à lui. Parce que si je suis là c'est pour et à cause de lui. J'ai passé ces dix derniers jours au fond du trou. Lourd de cette violence qui me percute la peau, le corps. J'ai passé ces dix derniers jours à trouver une raison à cette honte et ce ressentiment qui se gravent dans mon corps. Je suis lourd de ces sensations désastreuses. Je me sens horrible, repoussant. Je n'arrive pas à oublier chaque sensation. Quelque chose cloche et je ne sais pas ce que c'est. Ce feeling hideux qui creuse mes tripes me donne envie de vomir. Je n'arrive pas à me faire face sans penser à ce qu'il s'est passé. Et les mots durs de Sunflower n'ont pas aidé. Pourtant, je suis là pour lui.
Je ne l'aurais pas fait. Pas si tôt, pas si vite. J'avais besoin de temps, besoin de m'en remettre encore un peu. J'avais besoin de temps pour comprendre que les monstres sont humains. Dire son prénom. Le voir comme un type comme tous les autres. Les cauchemars se sont éparpillés sur mon corps durant ces derniers jours. La peur de croiser mon agresseur quelque part ne m'a pas quitté depuis la soirée. Je me suis levé, avec un croissant chaud «remède de tous les maux» et la boule au ventre chaque matin en priant une quelconque omnipotence intangible qu'il ne soit pas là et que ses fractures le retiennent éternellement dans le lit d'hôpital qu'il quittera bien trop vite à mon goût. Je n'arrive pas à dire son prénom, je ne veux pas lui donner un prénom parce qu'il deviendrait humain et ça, je ne le conçois pas. Il est anonyme et monstrueux. Il est une tâche de goudron sur mon corps pesant des tonnes. Il n'est pas humain. Il n'a pas d'émotion et si je pense l'inverse, je suis foutu. Néanmoins, je suis ici. Et je n'ai d'autre choix que de prononcer son prénom. De faire de lui plus qu'une tâche lourde de goudron répugnante sur mon corps. Il est concret. A chaque mot, il devient plus vrai. A chaque mot, le regard des deux agents change.
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SUNFLOWER
FanfictionQuel sentiment étrange. Croiser le regard de l'inconnu qui change tout. Il plante son regard dans le mien comme une graine dans le sol. Une petite tige croît. Les battements de mon coeur s'affolent. Le sentiment étrange se métamorphose et s'enracine...