[17] On se hait tous un peu.

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MERCREDI 17 H 56 / JOUR 75

Les cours finis, la Binocle absente ce soir, juste lui et moi sur la route afin de se rendre dans le débit de tabac le plus proche possible. Ni lui, ni moi, nous ne savons si c'est la bonne chose à faire. Évidemment, je sais que le mieux dans sa situation serait qu'il s'inscrive à un groupe comme Narcotique Anonyme. J'ai fait mes quelques recherches. Cependant, je sais comment il réagira si je lui parle de N.A.. Alors le débit de tabac est notre première étape. Le premier pas pour qu'il arrête et à présent, je sais combien il se repose sur moi. Je suis nerveux. Je suis celui qui lui a demandé d'arrêter et celui qui lui propose mon aide. A présent qu'il l'accepte, je suis nerveux. Est-ce que je fais le bon choix en me taisant à propos de N.A. ? Y aller doucement me semble la meilleure des choses, mais est-ce réellement le cas ? N'y-a-t-il pas une manière plus médicale de faire cela ? Il existe forcément un processus et je suis pratiquement sûr qu'après trois ans d'addiction, la drogue ne disparaîtra pas de sa vie aussi facilement. L'un des problèmes majeurs avec une addiction c'est qu'elle fait littéralement partie de nos habitudes. C'est un quotidien. Fumer, boire, se droguer, se rendre sur les réseaux sociaux, jeux, achats, nourriture, sexe, sport, mutilation, travail... Lorsqu'on fait dos à une habitude, une autre se développe. Je dois croire qu'il peut s'en sortir, mais je suis nerveux et je ne sais pas si je pourrai être assez fort pour lui.

Remplacer la drogue par les cigarettes, c'est ce qui m'est venu en tête. Une habitude pour une autre. Je me suis dis que c'était mieux puisqu'il ne peut pas fumer. Je me suis dis qu'il pourrait prendre une clope n'importe où, n'importe quand, dès lors où il ressent l'envie de se défoncer. Quant aux messages, j'admets que ce n'est qu'une manière pour moi de savoir à quel point la drogue est dans sa tête. Quelle sera la fréquence des messages ? Quand me les enverra-t-il ? Ces cigarettes/messages-anti-drogues seront-elles réellement efficaces pour lui ? Je doute. Je ne sais pas vraiment si ce que je lui demande est bien ou juste trop égoïste. Je ne sais pas si c'est réellement à moi de lui faire prendre cette décision. A-t-il déjà essayé d'arrêter avant ? Il le fait pour moi. Il ne le fait même pas pour lui. Cela n'a rien de sain et ça me gêne. Ça me donne l'impression d'être accroché du bout des doigts aux bords d'une falaise qui s'écroule et qu'il se tient à moi, qu'il s'accroche à moi. Sa vie dépend de la mienne et c'est moi qui nous ai foutu dans cette merde sans penser aux conséquences. Désormais, aucun retour en arrière n'est possible. Il compte sur moi et je n'ai pas le droit de lui montrer mes doutes. Je dois l'aider.

On entre dans le débit de tabac. Peu de clients, peu de bruit. Juste une femme qui vient prendre son paquet de tabac de la semaine, devant nous et deux mecs bien machos qui viennent d'entrer et se faufile derrière Sunflower et moi pour attendre leur tour. La vendeuse, une vieille dame, nous sourit et nous demande ce dont nous avons besoin. Sunflower pointe son nez vers les étagères derrière elle. Une grande gamme de choix. Il ne dit rien. Les yeux rivés sur cette étagère, il n'a pas encore dit un mot et je sais qu'il ne voit pas des cigarettes. Il voit l'enfer qui l'attend. Je prends des News. Je lui donne un coup de coude léger pour qu'il se reprenne et dise enfin ce qu'il veut, toutefois, il ne réagit pas. La vieille femme s'impatiente. Les clients derrière aussi. Il n'écoute personne. Il fixe ce mur en sachant ce qui l'attend ou du moins, en l'imaginant. Juste acheter des clopes. Simplement acheter ces foutues cigarettes lui requiert un tel effort et je n'arrive pas à comprendre la douleur, ou le courage qu'il lui faut pour acheter ce paquet.

(Sunflower) Faut... faut qu'je sorte.

Rapidement, il se retourne sans me laisser le temps de dire quoi que ce soit et je demande à la vendeuse un paquet de Lucky Strike. Les cigarettes qu'il avait sur lui la première fois que je l'ai vu sortir un paquet. Je jette l'argent sur le comptoir et me précipite vers la sortie -non sans me prendre dans l'un des deux machos qui se plaint. Droite : personne. Gauche : il est juste là. Adossé contre le mur, les bras fermés contre lui, se recroquevillant sur lui-même. Il tremble. Je m'approche de lui. Que faire ? Que dire ? Je lui tends silencieusement le paquet et il lève la tête, tend son bras tremblant et attrape les clopes qu'il fourgue rapidement dans sa poche intérieure de veste. Je ne bouge pas. La main toujours tendue vers lui. Il la saisit et je l'aide à se relever.

SUNFLOWEROù les histoires vivent. Découvrez maintenant