D'un geste mécanique, j'attrape l'assiette que la fille à ma gauche me tend, la rince dans le bac d'eau, puis la donne à celle à ma droite qui l'essuie. Ce même mouvement se répète depuis plus de deux heures. Je soupire en remontant les manches de mon gilet en laine qui ne cessent de glisser et plonge une énième assiette dans le bac d'eau devant moi. Un frémissement de dégoût traverse mon visage en voyant de petits bouts de pomme de terre vogué dans l'eau stagnante et percuter l'assiette que je rince. Je la retire rapidement et la tends à la fille à mes côtés. Par souci d'économie, la directrice n'autorise pas le gaspillage d'eau, donc nous devons rincer les couverts dans la même eau que pour les laver. J'ai l'impression que les derniers ressortent aussi sales qu'avant.
Je tends l'assiette à la fille à mes côtés, mais voyant qu'elle ne réagit pas, je me tourne vers elle. Son regard cerné est rivé sur la petite fenêtre au niveau du plafond. Je lui tapote l'épaule, mais effrayée, elle fait tomber une assiette dans l'évier. Nous nous figeons et nous tournons vers la cuisinière. Heureusement, la vieille femme dort toujours sur sa chaise dans un coin. Nous soupirons de soulagement et reprenons notre travail. Je redonne l'assiette, par chance intacte, à la fille rouge de honte et encore tendue.
— Ce n'est pas grave, murmuré-je pour la rassurer.
Dans son sommeil, la cuisinière bougonne un "chut" avant se remettre à ronfler. Je la fixe, espérant que la chaise cède sous son poids. Je la déteste, c'est juste une vieille sorcière qui ne fait rien d'autre que dormir et s'engraisser. Elle ne sert à rien, c'est nous qui préparons les repas, débarrassons et lavons les couverts, nettoyons aussi les tables, la cuisine, la salle à manger. C'est même Annie qui nous dit ce qu'on doit préparer. Non, vraiment, je ne comprends pas ce qu'elle fait là.
Alors que je m'apprête à rincer une énième assiette, une fille arrive avec une corbeille de fruits qu'elle dépose sur la table avant de s'en aller. Je la regarde avec envie. Mon estomac se tord et grogne, je rêve de pouvoir manger une de ces pommes qui ont l'air délicieuses. Mais je n'y ai pas le droit, elles sont réservées à Madame la directrice et aux surveillantes. Je me détourne de la tentation, fixant l'évier, et tente d'ignorer la sensation de faim qui me tenaille. Même le petit morceau de pomme de terre dérivant au milieu de l'eau sale me donne envie. Je retiens ma salive, luttant contre l'impulsion de le saisir et de le manger...
La fille à ma gauche me ramène à la réalité en me donnant un coup de coude dans les cotes.
— Arrête de rêver, chuchote-t-elle, on a du travail.
J'attrape l'assiette qu'elle me tend et la plonge dans l'évier. Lorsque je veux la donner à celle à ma droite, la fillette ne bouge pas, elle fixe toujours la petite lucarne.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? chuchote-elle en pointant du doigt la fenêtre.
À l'extérieur, nous voyons passer les jambes de nos camardes qui semblent contourner le bâtiment.
— J'aimerais bien savoir ce qu'il se passe, moi.
— Peut importe, on a du travail, réponds celle à ma gauche en haussant les épaules indifférentes.
On soupire tristement. Je regarde la dizaine d'assiettes et couverts qu'il nous reste à laver, à côté des grosses casseroles et poêles encore salle. Je lève les yeux vers la petite fenêtre où nous entendons l'excitation de nos camarades qui passe devant en courant.
— Allez-y, je finirais, dit Annie en arrivant derrière nous.
Nous la regardons surprise. Je marmonne :
— N-non, on ne peut pas faire ça...
— Mais si, si je vous le dis, je vois bien que vous avez envie d'aller voir, alors allez-y, je peux finir seule, il ne reste pas grand-chose.
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La petite orpheline
خيال علميLorsque l'on est une jeune orpheline en 1922, la vie est loin d'être un jeu d'enfant. Surtout, quand on habite dans un orphelinat où la règle principale est le silence. Où il est défendu de jouer et de rire. Où les enfants sont cloîtrés en attendant...
