Sous le ciel d'un après-midi d'été, Adeline, Hortense, Alice et moi frottons les draps dans des bassines d'eau froide, la chaleur étouffante rendant cette tâche presque rafraîchissante. Après avoir essoré les draps avec Hortense, nous les confions à d'autres filles pour les étendre au soleil.
En prenant un nouveau drap, j'observe Alice qui frotte avec toute la force dont elle capable, malgré la brosse qui semble immense dans ses petites mains et le tissu qui paraît démesuré. Plusieurs mois ont passé depuis son arrivée ; désormais, elle obéit aux ordres et ne pleure plus en appelant ses parents, mais persiste à les attendre et à croire en leur retour, encouragée par les moqueries des adultes qui se jouent de son espoir. Depuis que je lui ai montré Mézia, elle ne me lâche plus et je l'aide à s'adapter, même si c'est compliquer. Mais grâce à la poupée, elle se sent mieux et ça me rend heureuse.
Au bout de deux heures, alors qu'il nous reste encore une dizaine de draps à laver, Alice éclate soudain de rire en s'écriant :
— Eh ! Regarder le savon il saute !
En serrant le savon, celui-ci bondit hors de ses mains et tombe sur les graviers, la faisant rire de plus belle.
— Tais-toi ! gronde Adeline en lui mettant sa main sur sa bouche. Ça fait quatre mois que tu es ici et t'as toujours pas compris qu'il ne faut pas rire comme ça ? T'es bête ma parole !
— Méchante ! crie Alice en retirant la main de sa bouche.
Nous nous retournons toutes vers la surveillante qui nous observe à l'ombre d'un arbre, mais voyant qu'elle ne bouge pas ; on soupire de soulagement.
— Maintenant tu te tais, on n'a pas le droit de parler.
— Élia ? dit-elle en cherchant un soutien de ma part.
— Non, écoute Adeline, elle a raison.
Alice fronce les sourcils et croise ses bras sur sa poitrine en boudant. Je roule des yeux, un sourire en coin, et me remets à travailler, imiter par Alice, l'air toujours grognon.
Le soir venu, épuisés, nous nous installons à table où d'autres enfants ont déjà disposé dans nos assiettes deux petites pommes de terre, un morceau de carotte et une miche de pain rassis. Mon estomac grogne d'impatience, mais mes muscles des bras semble engourdit, j'ai l'impression que je ne pourrais même pas soulever ma fourchette.
Soudain, la porte s'ouvre en grand dans un grincement strident. D'un pas lent et fatigué, les garçons pénètrent dans la salle, le dos voûter, des cernes profonds marquant leurs visages, et des gouttes de sueur perlant sur leurs fronts. Leurs vêtements, encore imprégnés de la terre des champs, laissent une trace sur le sol usé alors qu'ils se tiennent debout en face de leurs assiettes vides.
Lentement, la sorcière se lève de son siège, d'une voix acérée, elle ordonne le récital du bénédicité avant d'autoriser la première bouchée. Pourtant, alors que commencions à manger, les garçons demeurent figés devant leurs assiettes, les yeux rivés sur le sol. Un frémissement de surprise à peine audible parcourt la table des filles. D'un seul grattement de gorge la sorcière nous fait taire. Un silence pesant s'abat sur la pièce, brisé uniquement par le cliquetis timide des couverts contre les assiettes.
Le lendemain matin, le tambourinement de la pluie sur les carreaux se mêle à la voix de la surveillante qui nous ordonne de nous lever. Contrainte, je sors de mon lit et enfile ma robe et mon tablier avant de suivre les autres vers la salle d'eau. Le vent qui s'engouffre par les coins des fenêtres, me fait frissonner, le chaud soleil d'été à laisser place à la pluie emmenant avec elle la tristesse et les ténèbres. Après s'être débarbouillée, Alice glisse sa main dans la mienne pour se rassurer, je lui souris et ensemble nous descendons au réfectoire au rythme du bois qui craque.
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La petite orpheline
Science FictionLorsque l'on est une jeune orpheline en 1922, la vie est loin d'être un jeu d'enfant. Surtout, quand on habite dans un orphelinat où la règle principale est le silence. Où il est défendu de jouer et de rire. Où les enfants sont cloîtrés en attendant...
