Chapitre 29

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Nos corvées finies, avec Adeline et Hortense, nous sommes allées nous asseoir à l'ombre d'un grand arbre qui se trouve au fond de la cour arrière. Malgré une légère pluie et le vent frais, les deux plus âgés avaient tenu à faire une partie de cailloux. Le but étant de faire la plus grande tour de petite pierre, sans la faire tomber.

— Gagner ! s'écrie Hortense joyeusement en levant son poing en l'air.

— Non, t'as triché ! grogne Adeline en la pointant d'un doigt accusateur.

— Mais n'importe quoi, tu es juste jalouse parce que je t'ai battu.

— Même pas vrai ! Et puis d'abord tes cailloux à toi sont mieux que les miens, c'est pas juste !

Et c'est reparti, songé-je en roulant des yeux.

C'est toujours comme ça, Adeline à horreurs de perdre et quand c'est le cas elle se fâche. À force de se chamailler ainsi, on ne fera jamais de deuxième partie !

— Tu es une tricheuse, s'écrie soudain Adeline en donnant un coup dans la tour d'Hortense qui tenait encore debout.

— Eh ! T'es qu'une espèce de mauvaise joueuse !

— Euh... intervené-je pour essayer de clamer les choses, parlez moins fort, s'il vous plaît, sinon on va vous entendre !

Les deux filles se calment aussitôt et reprirent leurs positions initiales. Avant qu'Adeline ne lance sur un ton de défi en attrapant une poignée de cailloux :

— Je veux ma revanche. Et cette fois, je suis sûre de gagner ! T'es partante ?

Hortense acquiesce.

— D'accord, une dernière partie. Et cette fois, tu ne fais pas ta mauvaise joueuse si tu perds ?

— Promis !

Ne voulant pas rester, surtout sachant qu'elles vont forcément encore se disputer, je me lève.

— Moi, je rentre, il y a du vent, j'ai froid.

Les filles me font un signe de tête avant de commencer une autre partie.

Lorsque je contourne le bâtiment, je remarque la petite Alice assise par terre contre le mur en face du portail, immobile, le regard vide. Depuis qu'elle est arrivée, elle est toujours toute seule, elle ne veut parler à personne et personne ne l'approche non plus. Il n'y a plus que Louise, Denise et Annie qui continue à lui parler de temps en temps, mais il y a tellement d'autres enfants à s'occuper, qu'elle reste seule la plupart du temps. On dirait Thérèse. Un frisson d'horreur traverse ma colonne vertébrale en repensant à son visage livide coucher sur les graviers dans une flaque de sang. Le visage d'Alice se transpose sur celui de Thérèse. Je ferme les yeux en secouant la tête pour chasser cette image. Si on la laisse seule, elle finira comme ça. Je ne veux plus jamais que ça arrive. Alors, je la rejoins et m'accroupis devant elle en lui souriant :

— Est-ce que ça va ?

Elle ne répond pas. Ses grands yeux humides et cernés me dévisagent quelques secondes avant de se détourner.

— Eh, est-ce que ç-

— Laisse-moi, grogne-t-elle en me fixant avec colère. Je veux pas te parler. Je veux être toute seule. Et je te connais même pas toi d'abord !

— Je m'appelle Élia, et toi, c'est Alice non ? C'est un beau prénom, c'est comme une histoire qu'Annie nous a racontée, c'est Alice aux pays des merveilles, tu conn-

— Mais laisse-moi, crie-t-elle en me tapant sur la tête avec sa main. Je veux être toute seule, sans toi !

Vexée, je me relève et m'apprête à partir, avant de m'arrêter net.

La petite orphelineOù les histoires vivent. Découvrez maintenant