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Thème : Au coeur de la tempête


22 mai 1702

Cher journal,

Un bateau vers la France est parti ce matin et, miracle, je suis parvenu à monter à bord. Au vu de mon expérience inexistante rien n'était moins sûr, mais l'un des membres de l'équipage a déserté au dernier moment. Ce qui s'est avéré être une catastrophe pour le capitaine représente une aubaine à mes yeux ! C'est mon premier voyage en tant que marin et je prie pour être à la hauteur. Ce rêve me porte depuis l'enfance, je ne baisserais pas les bras !

Après quelques heures à courir partout, à me battre pour réussir mes nœuds et me conformer à mes instructions sous les quolibets des matelots de métiers, j'ai finalement bénéficié de quelques minutes de répits. J'ai gagné la poupe, accablé par la chaleur écrasante qui règne sur le pont. Le soleil est sans pitié en mer...

Là, installé tout proche de la figure de proue, j'ai pu contempler l'horizon. Je ne saurai te décrire, cher journal, cette force que j'ai ressenti. L'astre solaire, si cruel depuis que midi est passé, se perdait en milliers de reflets scintillant sur l'onde. L'océan était calme, ses clapotis berçant la coque et léchant le bois comme autant de langues salées. Et je suis resté ainsi, figé, perdu devant cette immensité sublime, perdu dans les sensations étranges qui animaient mon cœur...

Mais on m'a bien vite rappelé à l'ordre et, bien que j'aurai voulu rester là pour toujours, j'ai dû me remettre au travail.

27 mai 1702

Cher journal,

La fatigue qui m'accable est l'égale de la joie que j'ai à accomplir mon rêve. Je dors peu et mal perturbé par le roulis incessant de la coque, mais mes journées sont emplies de découvertes et de nouvelles expériences. Hier, nous avons croisé des baleines et l'équipage entier s'est réjoui devant ce merveilleux présage. Les jets d'eau qu'elles ont lancé en l'air était d'une fraîcheur salvatrice et leur chant résonne encore dans mon âme.

Pourtant ce matin, un nuage plus noir que la nuit s'étalait à tribord. Où que se portait mon regard, je ne voyais que sa sombre fougue portée par le vent le pousser vers nous.

Le capitaine a changé notre cap, nous avançons vers l'Est désormais, espérant fuir la tourmente.

28 mai 1702

Cher journal,

Les nuages d'hier sont sur nous depuis plusieurs heures maintenant. Notre fuite éperdue n'a fait que repousser l'échéance. Le capitaine m'a fait envoyer dans la cale avec les autres marins peu expérimentés, il ne veut pas de nous dans les pattes de son équipage de métier. Eux savent gérer les déchaînements de l'océan.

Le bois de la coque craque sans cesse, malmené par les vents et les vagues, et l'eau de l'orage s'infiltre jusqu'à nous. Pourtant, je suis excité. Ce voyage n'était que folie, mais je ne parviens pas à le regretter. Les tempêtes font partie de la vie d'un marin et c'est une expérience de plus à vivre. Je crois en mon rêve et en ma chance, je survivrai à cette épreuve.

30 mai 1702

Cher journal,

Le capitaine a été obligé de faire appel à nous, les débutant, quand deux de ses meilleurs matelots se sont blessés et qu'un troisième s'est fait éjecté par-dessus bord. Le hurlement du dernier a résonné longtemps à mes oreilles... Je ne pensais pas que la mer pouvait se déchaîner d'avantage encore qu'hier, mais ça ne cesse d'empirer pourtant. Je commence à avoir peur...

31 mai 1702

Cher journal,

C'est un miracle que le bateau soit toujours entier. Nous dormons à peine, la charge de travail pour survivre à chaque nouvelle rafale, à chaque nouveau creux dans la houle... Elle est écrasante. Je crois que je n'ai même pas mangé aujourd'hui.

Tout à l'heure, le bateau a culminé au sommet de la vague la plus haute que j'avais jamais vu. La descente a été tellement abrupte que, pendant une seconde, j'ai cru voler. Dire que j'avais toujours pensé que les marins à terre exagéraient leur aventures... J'ai peur pour ma vie, mais je crois que j'ai également peur de survivre. Si je traverse cette épreuve, comment pourrais-je faire face à une vie morne et fade alors que j'aurais connu ce frisson dans mon dos, le frisson de l'inconnu ?

Je dois dormir un peu.

1er juin 1702

Cher journal,

La tempête est passé. C'est du moins ce que j'ai cru quand le vent a cessé de souffler et siffler à mes oreilles, et que la mer devant moi ne s'agitait plus que de calmes remous...

Pourtant, si le soleil perce jusqu'à nous et réchauffe nos os transis de froid, nous sommes toujours encerclés de nuages... Le capitaine a parlé de l'œil du cyclone.

A la vérité, nous sommes au cœur de la tempête. N'aura-t-elle donc pas de fin ?

3 juin 1702

Cher journal,

Le mat s'est brisé aujourd'hui, et il a emporté avec lui dans la mer une petite partie du pont. Un trou béant dans le bois sous nos pieds révèle la cale, et plusieurs hommes ont déjà glissé jusqu'à tomber dedans et se blesser. Le ciel ne cesse de déverser sur nous des trombes d'eau, et je commence à penser que Dieu veut nous punir. Mes forces m'abandonnent, le manque de sommeil combiné aux repas sautés m'affaiblit. Je commence à douter de ma chance, à douter de mon rêve...

Oui, je crois que si je sors vivant de cette épreuve, je ne mettrais plus jamais le pied sur un bateau. Je deviendrais fermier, comme mon père. Ça au moins ça le rendra fier. Il pourra me trouver une femme comme il l'a toujours voulu, je ne protesterais plus. Ce serait bien après tout, une vie simple, calme, avec une femme à mes côtés pour me donner des enfants...

4 juin 1702

Cher journal,

Le mat qui avait disparu hier au milieu des vagues est reparu aujourd'hui. Porté par le courant, il est venu se fracasser contre la coque. Elle fuit désormais, et la moitié de l'équipage s'affaire à la colmater et à vider l'eau qui s'infiltre pour la rejeter à la mer.

Je pense à ma mère... Elle aurait su calmer mes doutes et mes craintes. Elle aurait su me redonner la force de me battre, comme elle m'avait donné la force de croire en mon rêve. Peut être n'aurais-je pas dû l'écouter...

5 juin 1702

Cher journal,

Adieu.


Un texte de Daymonnora 


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