Elles étaient entrées dans l'ombre des imposantes cités de roche enveloppées de givre. Alif, qui volait pourtant très haut, ne devait sans doute pas atteindre le tiers de la taille des tours gravées de rosaces et d'arches en tout genre.
Ces édifices étaient nombreux, en Exode. Certaines fois des citadelles comme celle-ci, mais d'autres étaient des statues humanoïdes de la taille de montagnes, et quelquefois de simples murailles, dont la grandeur n'avait rien à envier à celles des autres.
L'architecture et les détails ne laissaient aucun doute sur l'origine artificielle de ces bâtiments. Ils avaient été construits, et ce qui les avait assemblés l'avait fait sciemment. Existait-il un peuple de bâtisseurs, hors de l'égide de Soleil, qui montait de telles œuvres sans craindre le Froid et sa nuit ? Que voulaient-ils transmettre ? Ces incommensurables monuments, isolés sur les plaines de l'Exode, avaient-ils seulement une utilité ?
Aucune des trois marcheuses n'avait osé parler de nouveau depuis la dernière altercation. Enfin, Rebecca renfrognée marchait plus loin derrière pour fredonner l'hymne sans lequel elle ne semblait pas pouvoir marcher, tandis que Yuno avançait dans les pas de son irascible camarade en se lissant nerveusement une longue mèche. Toujours en tête, Sofi paraissait beaucoup moins sereine depuis qu'elles étaient masquées à l'œil de Soleil par les dômes et les flèches de la citadelle.
Contourner ces structures prenait parfois tant de temps que Soleil perdait de vue ceux qui s'y risquaient; les ruines étaient incontournables dans le sens le plus propre du terme.
Yuno brisa le silence fait de crissement de neige sous les bottes mêlés aux souffles vaporeux. Elle prononça ces paroles d'un ton fébrile, presque irréel :
— Quand nous parviendrons à l'horizon, une tour bien plus haute que celles-ci se dressera à l'Équateur. Et l'œil de Soleil se posera en son sommet. C'est comme ça que naîtront les Couleurs; elles jailliront par milliers de la ville qui entoure le monument, comme le signe d'une alliance entre les marcheurs et Soleil.
Rebecca avait trotté auprès d'elle pour entendre sa prophétie. Pour la même raison, Sofi avait ralenti. La petite tribu ne s'en trouvait que plus compactée.
— Mais... commença la Chanteuse, peu sûre d'elle. Si Soleil s'arrête... où devrons-nous marcher ?
Elle craignit une réponse cynique ou acerbe de la part de la tête du groupe, mais elle semblait pour une fois juger sa remarque comme digne d'intérêt. Yuno répondit, toujours de sa voix absente.
— Eh bien, quand nous aurons atteint l'horizon, nous ne serons plus obligés d'avancer. Le temps des efforts appartiendra au passé, et nous pourrons enfin nous poser. Alors l'Exode sera fini.
— Nous marchons pour vivre, fit remarquer Sofi. Au moins autant que nous vivons pour marcher. Alors, si nous nous arrêtons avec Soleil ?
— Préférez-vous croire que la promesse des Couleurs ne changera rien à nos vies ? leur rétorqua Yuno. Si les Couleurs nous viennent, elles apporteront forcément d'incroyables transformations avec elles. Et quel changement plus important que la fin de l'ère de l'Exode ?
Elles accomplirent quelques pas sans ajouter un mot. L'Hymne du Nadir, que Rebecca ne cessait jamais de faire tourner dans un coin de son esprit, eut le temps de faire résonner cinq couplets avant qu'elle ne se décide à rebondir.
— Quand bien même le Soleil se poserait... une fois l'horizon atteint et les Couleurs à nos côtés... qu'adviendra-t-il du Froid ? »
Aucune ne répondit à cette question-ci. Soit parce qu'elles n'en savaient rien, soit parce que les réponses qu'elles s'imaginaient étaient des plus pessimistes, voire même un mélange des deux.
Un calme sans paroles les accompagna donc, une fois de plus, dans leur avancée.
Silencieusement, donc, l'Hymne tournait encore, lancinant et increvable, dans les pensées de Rebecca. Il était devenu un automatisme, presque gravé dans son instinct, et elle ne s'était rendu compte de sa dépendance au Chant qu'à l'instant où elle avait essayé de ne plus le chanter. Simplement par respect envers Sofi, afin de marquer un premier pas de tolérance vers elle, la boîte à musique qu'elle avait ouvert s'était révélée être une boîte de Pandore.
Jusque-là, il sonnait par habitude, comme un compagnon de voyage. Mais le compagnon s'était montré jaloux et possessif quand elle tenta de ne plus penser à lui.
L'Hymne l'obsédait; l'avait obsédé, s'était rendu nécessaire sans qu'elle n'eut rien remarqué. Il la voulait, envoûtant, avide d'occuper toujours une place dans ses pensées, de se savoir essentiel. Et ce combat contre l'Hymne, cette tentative désespérée de défaire cette tentation, marquait déjà la victoire de ce monstre de paroles et de mélodie; car jamais il n'avait été plus important pour elle qu'à présent qu'elle voulait se débarrasser de son étreinte.
Ce duel intérieur contre l'emprise de l'Hymne n'empêcha pas les trois marcheuses d'enfin passer l'enceinte de la citadelle. Deux gigantesques ogives couvertes de givre, portées sur de colossales colonnes élancées, servaient d'arches d'entrée au sein de ce qui semblait une ville de roche, figée dans la glace et le temps. Donc par le Froid et par la course de Soleil.
Les rayons de l'œil n'entraient pas dans la ville, arrêtés à ses tours et ses remparts, mais allumaient pourtant le ciel d'une clarté vive. Ainsi, lumières et ténèbres cohabitaient, se partageant le ciel et les ruines sans se mêler les unes aux autres.
L'avenue que les trois marcheuses empruntaient était large; la traverser d'un bord à l'autre aurait duré au moins le temps de deux couplets entiers. Malgré cela, la grandeur et la droiture des bâtiments de pierre ne cessait de les écraser, de les faire se sentir minuscules dans un monde de géants. Parfois, incrustées en hauteur au creux d'alcôves rotacées, des statues sans visages tant le Froid les avait couvert de sa fourrure se faisaient face l'une à l'autre. Ces immobiles marcheurs minéraux mesuraient bien dix fois la taille de leurs modèles miniatures, à moins que lesdits modèles ne soient les mystérieux bâtisseurs, et que ces derniers aient été de ce gabarit démesuré.
Alif sortit Rebecca de son cercle vicieux par un piaillement, alors qu'il voletait à ses côtés. Comme à son habitude, le rapace n'avait rien apporté. La Chanteuse tendit alors son bras ganté, offrant un support à son familier.
Voulant penser à autre chose que l'obsédant Hymne, elle se prêta à l'observation des architectures. Surplombant certaines des tours les plus basses, d'imposants dômes rayés d'écailles ajoutaient quelques courbes au milieu des structures aux angles forts. Des couronnes de gargouilles coiffaient ces faîtes, gardant un œil de roche sur toute la cité.
La marche se poursuivit, sans le guide qu'était Soleil, plongeant au cœur du dédale qui avait dû demander des siècles entiers de travaux acharnés. Bien des refrains plus tard, mais toujours en plein dans ces ruines, les marcheuses durent s'arrêter pour prendre le repos que Soleil leur accordait après leurs efforts. Il était rare d'avoir le luxe de dormir sans être dérangé la clarté de l'œil, mais un tel avantage n'était pas sans conséquences.
Après tout, même en plein jour, les ténèbres restaient le domaine du Froid...
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L'Exode Blanc
Fantasy« Régie par la louve cruelle qu'est le Froid, La nuit impose à tous un silence de velours. Sous l'Égide de l'Œil marchent sans fin ses proies, Intouchables en Nadir, comme dans tout le jour. Les couleurs sont absentes, et l'horizon un but Que le do...
