18. Touchée

22 6 0
                                        

Les vents s'étaient tus. Yuno doutait qu'ils puissent s'être calmés; sans doute s'étaient-ils éventrés jusqu'au dernier, ne laissant que la marcheuse, paria et non-Angelée de justesse seule dans la nuit.
Elle se répétait ses questions, les listant, se les posant à voix haute. Mais il n'y avait dans ces landes aucune âme à même de lui répondre, et elle savait bien qu'elle-même ne pouvait trouver aucune réelle réponse.

Son bras droit lui manquait. Pas celui qu'elle avait perdu dans les ruines, non. Celui-ci était faible et douloureux. Le bras que le Froid lui avait offert était beaucoup mieux. Quelle sotte elle avait été, à le rejeter ainsi. Elle sentait bien que ça n'était pas « normal », ce bras la dégoûtait, quelque part. Mais il lui avait tellement apporté...
Elle n'avait qu'à peine goûté au pouvoir que le Froid voulait lui offrir, mais déjà elle sentait sa douce emprise.

Et pourtant, le fantôme de Sofi lui rappelait sans cesse de ne pas succomber. La raison susurrait à Yuno qu'adopter le Froid lui apporterait bien plus de savoirs que ce que qu'elle n'avait jamais appris.
Mais son cœur se méfiait. Le Froid lui inspirait une angoisse sourde, un malaise insidieux.
C'était comme si... comme s'Il donnait des ordres à son esprit, mais en les faisant passer pour ses propres idées. Comme si le Froid s'autorisait à penser à sa place. À agir à sa place.

Ce fut au fantôme de Rebecca de l'épauler, à présent. Par sa voix. À la place des murmures dont Yuno ne savait démêler ce qui venait d'elle et ce qui venait du Froid, la mélodie de l'Hymne résonna et balaya ces pensées trop lourdes. L'Hymne était la seule pensée dont elle était sûre qu'elle ne provenait pas de la bête de la nuit. Sa seule et dernière certitude en l'Exode.
Sans paroles, le ton lancinant fit le vide dans son esprit.

Yuno adapta le Chant à sa situation. Elle se surprit à avancer au rythme, bien plus lent, bien plus sombre, de cet Hymne dénaturé dans sa bouche.

« Tout est Blanc. Et Soleil est si loin, à présent.
Chaque pas, chaque battement de mon cœur
Est un effort, et est une douleur...
I-ci, plus rien ne vit. Le Froid seul règne sur la nuit.
Puisse-t-Il avoir pitié de moi, quand Il viendra... »

Une partie narquoise, au fond d'elle-même, prit goût au blasphème. Elle faisait taire ces pensées obscures, et instaurait un calme silence dans sa tête.

« Tout est Blanc. Et le restera pour longtemps.
Mais qu'importe après tout que je meure,
Sans même avoir vu les Couleurs.
Au moins, la Vérité, de la gueule du Froid vais-je hériter,
Avec comme simple et modeste prix : ma propre vie... »

Yuno se tut. Elle était seule. De lointaines ruines, aussi abandonnées qu'elle, osaient à peine se dresser sur la ligne d'horizon.
Elle pouvait être la dernière marcheuse de l'Exode. Quoi qu'il arrive, elle allait mourir, seule, loin de Soleil et dans la nuit.
Elle le savait déjà. Elle le savait depuis l'instant où sa décision avait été prise.
Mais entre le savoir et le vivre pleinement, il y avait une différence qu'elle n'avait même pas imaginé, et qui la frappa violemment.

L'Exode pouvait s'éteindre qu'elle ne le saurait pas. Les marcheurs de là-bas pouvaient trouver les Couleurs qu'elle ne le saurait pas.
Le Froid pourrait l'avaler d'une bouchée de givre que personne ne le saurait.
Plus encore que la mort, ce fut imaginer les derniers instants de son existence qui la terrorisa. Elle avait toujours su la mort inéluctable, elle était simplement beaucoup plus proche en ce moment qu'à n'importe quel autre. Mais d'ici-là demeurait un vaste inconnu bien plus effrayant encore que ne pouvait être le Froid.
Son futur, s'il lui en restait un, était tout autant incertain qu'un autre. Seul le temps restant marquait la différence.
Elle songea à toutes ces choses, tous ces projets qu'elle ne pourrait jamais accomplir. À toutes ces personnes qu'elle ne verrait jamais. À toutes ces promesses qu'elle n'avait pas pu tenir...
Comment allait-elle finir ? Les vêtements lacérés par la violence de la tempête, son corps presque nu manquait de s'effondrer, frigorifié, à chacun de ses misérables pas. Elle avait finalement abandonné l'Exode pour rien.

Elle tourna encore son regard vers l'Œil de Soleil. Nimbé dans sa céleste aura, Il était si proche de l'horizon qu'il semblait pouvoir s'y poser.
Les paupières enlourdies, Yuno ferma les yeux et détacha son regard de celui de Soleil pour ce qu'elle espérait être la dernière fois.

L'Exode BlancOù les histoires vivent. Découvrez maintenant