Le sommeil affirma son étreinte silencieuse sur le corps épuisé de Yuno. Malgré la force avec laquelle il l'enserrait, son emprise n'était pas réellement déplaisante. Des mains habiles tiraient les mollets de la marcheuse vers le sol, pesaient sur ses épaules, engourdissaient avec délicatesse chacun de ses muscles. De fins doigts de fée glissaient ses paupières comme une couverture sur les yeux mornes de la marcheuse.
Bien sûr, Yuno était tentée par la vile créature, qui lui sifflait de succomber, ne serait-ce qu'à une brève sieste. Mais elle était tout aussi consciente qu'à l'instant même où son corps lâcherait prise et s'abandonnerait à la preste et sinueuse créature du sommeil, l'effraie qui la suivait de loin prendrait son envol, et ne serait pas longue à l'atteindre.
L'effraie, jusqu'ici, tenait sa distance. Elle semblait flotter au dessus de la neige, ses ailes formant un long manteau. Son visage plat, si immobile que Yuno ne voyait en lui qu'un masque de plume, la fixait sans mot dire, tandis que ses serres maintenaient précieusement un sablier aux vitres opacifiées par le givre. Le rapace attendait sagement son heure, conscient que son moment viendrait.
Repoussant une nouvelle fois les avances des mains expertes du sommeil, Yuno réussit enfin à se défaire de lui - du moins jusqu'à la prochaine fois. La longue bête flexible et agile ne sembla pas mal prendre son congédiement, et se contenta de se laisser glisser dans le dos de la marcheuse, comme un frisson, pour la suivre depuis le sol.
Le sommeil et l'effraie n'étaient pas les seuls membres de la meute qui accompagnait autant qu'elle traquait Yuno dans la nuit. Un odieux solifuge la suivait, tapi dans la neige. Yuno ne le voyait pas, mais le devinait sans peine. Il la mordait, parfois du bout de ses crocs et sans réelle raison, mais surtout à chaque fois qu'elle tournait son regard vers Soleil. Ces secondes morsures étaient plus fortes et d'autant plus douloureuses, tant et si bien que la Paria ne se risquait plus au moindre coup d'œil en arrière.
Plus loin, un ibis traînait lascivement ses quatre longues pattes dans la neige, à l'écart. Il avait déjà eu l'occasion d'inoculer son venin, et observait simplement le déroulement des faits. À chaque pas de Yuno, le poison gagnait en ampleur. Il causait des tremblements plus graves encore que ceux du Froid, et laissait voir des ombres plus obscures encore que celles de la Nuit.
Enfin, une immondice obèse se déplaçant par sauts disgracieux rampait aux pieds gelés de Yuno, et essayait sans arrêt d'en empoigner la cheville avec ses longs doigts anguleux. La moitié du temps, il se laissait traîner ainsi comme le boulet qu'il était, et cherchait à reprendre sa prise l'autre moitié du temps après que ses doigts squelettiques aient glissé.
La Paria n'osait pas tourner son regard vers celui-ci; sa simple vision exhumait en elle bien trop de mauvais souvenirs.
Ces cinq prédateurs avançaient avec Yuno, la cernant autant qu'ils l'accompagnaient. C'était pour le moment un temps de répit qu'ils accordaient à la marcheuse. Un temps de répit semblables à tous ceux qui suivaient leurs assauts simultanés, jusqu'ici repoussés par une Yuno de moins en moins combattive.
Un de ces temps de répit, silencieux et morbides, dont la fin dépendait du bon vouloir des prédateurs, tels cinq bourreaux savourant la seconde sans cesse repoussée du verdict.
Comme souvent, le sommeil fut le premier à se jeter sur sa proie. S'enroulant autour du corps engourdi par ses soins de Yuno, la bête imposa à nouveau ses mains lourdes et agiles partout où elles le pouvaient. À ce sensationnel massage vinrent se glisser les susurrements d'une langue bifide, invitant la marcheuse à se laisser tomber dans ses bras.
Ce fut le moment que choisit le solifuge pour jaillir ses ignobles chélicères de son voile de neige. Accompagné par une tempête de pattes articulées et décharnées, il happa par devant le buste de la jeune femme. Plus encore que les dents en aiguille qui se fichèrent en sa chair, ce fut comme si la bête avait saisi le cœur de sa proie entre ses pinces, et le pressait de toute sa méchanceté.
Le poison de l'ibis ne fut pas long à se déclarer. Le cœur de Yuno, pourtant contraint par le solifuge, se mit à battre un rythme martial pour combattre le venin. Ce dernier avait déjà figé la marcheuse sur place, et oppressait son esprit au moins aussi fort que le sommeil constrictait son corps. L'air glacial ne parvenait qu'à peine à s'engouffrer dans ses poumons, et s'évadait aussitôt entre ses lèvres écaillées.
Le ricanement que lança l'ibis résonna entre les parois de son crâne torturé, y trouvant à chaque rebond un écho différent et encore plus grinçant, si bien que ce furent bientôt des dizaines de voix toutes plus blessantes les unes que les autres qui la torturaient, et chacune chantait une manière abjecte de mourir.
Il ne manquait que le maladroit quadrupède adipeux pour que l'attaque fusse totale. Il roula, dodelinant, plus qu'il ne se rampa devant elle. L'homoncule grossier prit tout son temps pour se placer, poussant l'affront jusqu'à creuser un petit cratère dans la neige afin de s'y loger.
Puis il ouvrit ses deux grands yeux et plongea son regard dans celui de Yuno.
Instantanément, les chélicères du solifuge resserrèrent leur étau dans ses chairs. Son cœur se pressa sous la virulence du poison. La chorale de chuchotements ricanants brouilla ses esprits.
Et le sommeil lui sembla un instant être une issue de secours...
Elle se reprit presque aussitôt, et décida d'affronter le regard de la bête.
Dans son œil gauche, elle vit Rebecca tomber sur le sol des ruines. Et tandis que Sofi réduisait en miettes la bête transformée, un bras sanguinolent encore entre ses crocs, les deux autres enfants de la nuit bondirent sur la Chanteuse.
Durant les premières secondes, Rebecca tenta de se défendre. Mais bientôt, ce ne fut plus qu'une scène de repas dans lequel les Engelés se repaissaient en arrachant d'épais lambeaux de chair à leur proie. Pourtant, les hurlements de la jeune femme résonnaient encore. Yuno les entendit clairement à travers l'œil gauche du monstre.
Dans son œil droit, le Froid aboyait avec une rage destructrice. Une simple silhouette se démarquait dans les rafales, peinte par les flocons tranchants qui lui tissaient une fourrure de givre.
Il s'agissait de Sofi. Du moins, cela avait été Sofi. Mais son visage était figé par la glace, tel un masque de cristal, et ne servait qu'à soutenir un autre, corrompu par le Froid.
Une mâchoire béante, aux crocs formés d'éclats de crâne et de gel, se déployait, s'étirait, se disloquait. Elle semblait vouloir avaler l'Exode en une bouchée, mais ne parvenait qu'à déchirer la peau exsangue de la nuque qui lui servait de lèvres. Ainsi défigurée, Sofi n'était plus. Rien ne restait d'autre que la faim.
Yuno ne quittait l'une de ces visions d'horreur, qu'elle savait vraies au plus profond d'elle-même, que pour contempler l'autre cauchemar.
Figée, écrasée, perdue, la Paria se déroba sous le poids de toutes ses souffrances.
Le sommeil raffermit sa doucereuse étreinte.
Derrière la marcheuse, l'effraie déploya sans un bruit son immense envergure. Puis elle battit un lourd coup d'aile, silencieux comme une neige tombant des cieux, pour fondre sur sa proie.
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L'Exode Blanc
Fantasía« Régie par la louve cruelle qu'est le Froid, La nuit impose à tous un silence de velours. Sous l'Égide de l'Œil marchent sans fin ses proies, Intouchables en Nadir, comme dans tout le jour. Les couleurs sont absentes, et l'horizon un but Que le do...
