11. Engelé

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Rebecca rouvrit ses yeux. Les voix avaient cessé, du moins pour le moment, mais les questionnements demeuraient bel et bien sans réponses.
Soleil en bas-ciel, landes désolées et monuments lointains l'entouraient. Mais seule Sofi, assise, les genoux enlacés dans ses bras, attira son attention.

« Où... où est Yuno ? parvint-elle à articuler, en cherchant tout autour d'elle la moindre trace de la marcheuse.

Sofi leva lentement son visage creusé de larmes gelées.
— Elle est partie, annonça-t-elle en laissant sa tête mollement retomber au creux de ses bras.

— Comment ça partie ? Partie vers... où ?

Sans faire s'effondrer la complexe structure qu'était son corps recroquevillé, la main de Sofi pointa en direction de l'Est. L'ex-chanteuse du Nadir scruta l'horizon, mais ne vit rien d'autre qu'une lointaine bande de neige assombrie par la nuit.
— Elle n'en reviendra pas, informa sinistrement la marcheuse repliée. Bien qu'elle ne soit partie qu'ici, sa décision date de longtemps déjà.

— Mais... pourquoi ?

— Elle voulait comprendre le Froid. Ne cherche pas à la comprendre, il est déjà trop tard pour elle. Quand à nous...
La Paria se déplia, et se releva tant bien que mal pour se tenir debout, le regard rivé vers l'horizon. Vers le Nadir, vers l'Ouest, vers la survie.
— Nous devons décider maintenant. Allons-nous dans ses pas, ou suivons-nous Soleil ?

— Il faut aller la sauver ! s'écria Rebecca, comme s'il s'agissait d'une évidence.

Sofi soupira, consciente des conséquences de chacun des deux choix.
— Si nous la rejoignons, il ne s'agira pas de la sauver. Sa décision a été prise. Si nous retrouvons Yuno, ce sera pour l'accompagner à travers les terres du Froid lui-même. À l'heure qu'il est, il se peut qu'elle soit déjà...
Elle laissa échapper un second soupir, étranglé, tout aussi lourd de sens.
— Quoi qu'il en soit, nous sommes déjà très loin du Nadir. Nous n'aurons pas le temps d'aller vers elle puis de revenir au jour : si nous choisissons de la suivre, c'est définitif. De même, si nous marchons à la suite de Soleil, nous ne pourrons pas la retrouver, car elle marche dans le sens opposé. C'est définitif.
Dans un sens, nous retrouvons Yuno, mais nous mourrons très vite dans les griffes du Froid. Dans l'autre sens, nous vivons comme nous avons toujours vécu, dans l'attente de la promesse des Couleurs, et nous laissons Yuno vivre à travers nos mémoires. Que décides-tu, Rebecca ?

— Pourquoi c'est à moi de choisir ? Tu la connaissais beaucoup mieux que moi; c'est toi qui...
— Tu es la seule de nous deux dont la vie aie encore un sens ! s'emporta Sofi, pour qui les deux options étaient chacune une véritable torture. Je t'en supplie, choisis ! Tu le regretteras quoi qu'il arrive, mais le temps presse, et une décision doit être prise maintenant... »

Rebecca chercha une aide au fond des yeux de Sofi, mais ceux-ci étaient vides, et s'efforçaient de trouver ce même espoir.
D'un côté, elle ne connaissait Yuno que depuis trois journées à peine, alors qu'elle avait marché sa vie entière pour Soleil, dans le but d'enfin voir les Couleurs tant attendues. Mais d'un autre, l'idée d'abandonner Yuno, à qui elle ne devait rien de moins que la vie, la déchirait tout autant.
Sous le regard suppliant de Sofi, la dure décision dut tomber.

« Suivons Soleil. » lâcha-t-elle sans un mot de plus.
Les deux marcheuses se mirent alors en route, pleinement conscientes de ce que cela signifiait.

Aucun Hymne ni aucun murmure intérieur ne vinrent troubler le deuil de Rebecca. Certaines choses étaient apparemment sacrées aux yeux de tous.
Des heures s'écoulèrent avant que Sofi n'aie la force de prononcer quoi que ce soit. Mais dans ces circonstances particulières, le partage d'un récit s'imposait à elle. Rebecca ne l'interrompit à aucun moment, se contentant d'écouter attentivement.

« J'ai été du Chant, autrefois, commença-t-elle. Comme toi, j'imagine: l'Hymne à longueur de journée, de l'éveil au coucher. À cette époque, je croyais réellement en Soleil. J'étais persuadée que je connaîtrais les Couleurs de mon vivant. Puis j'ai vécu mon premier aboiement. J'avais quoi ? Treize, peut-être quatorze ans de marche. je ne me souviens même plus de quand ça a commencé. Devant la force du Froid, je me suis mise à douter. Si l'ennemi de Soleil était aussi puissant, quelle chance avions-nous face à lui ?
Je n'ai appris que plus tard que cette première attaque avait laissé la marque de ses crocs sur moi. En fait, je l'ai compris quand le Chant m'a exilé en découvrant mon engelure. »

Sofi laissa tomber son regard, à la fois honteux et en train de décharger un poids colossal, vers le pelage du Froid.
« J'ai maudit Soleil. J'ai maudit le Chant du Nadir. J'ai maudit ces Couleurs qui ne venaient pas et qui ne viendraient jamais. Puis, trahie par les miens, je me suis adonnée au Froid. Pas pleinement, bien sûr, autrement je ne serais pas là. Mais bien assez pour qu'il s'installe en moi. Il me faisait me sentir aimée et importante, et malgré la peur qu'il m'inspirait, je m'approchais de plus en plus de la nuit. Quand un Paria laisse le Froid entrer en lui et le laisse gouverner, il ne corrompt pas que l'âme.
Il change également le corps du Touché, modèle sa chair avec sa glace. C'est un processus long, et... agréable, je dois le reconnaître. On s'y complaît bien vite, on se laisse faire, et le Froid semble être un allié, un ami sur l'Exode. Les Touchés se changent alors, lentement, en ce qu'on nomme avec crainte les Engelés. Ce sont eux, les Enfants de la nuit. Les Recueillis du Froid. »

La conteuse ferma les yeux, les fronçant le plus fort possible pour refouler ces souvenirs douloureux. Elle poursuivit, mais chacun de ses mots semblait brûler sa gorge.
« C'est à la frontière de la nuit, alors que le Froid commençait à peine à remodeler mon corps à sa guise, que j'ai croisé la route de Yuno. Elle avait encore foi en Soleil, là où j'avais déjà abandonné l'idée de voir un jour les Couleurs. Mais sa foi était différente du dogmatisme sans penser du Chant ; elle cherchait des réponses plutôt que de se contenter de croire.
Elle a su me convaincre de ne pas abandonner la marche et de me détacher du Froid. Pour une fois, quelqu'un me comprenait, et cherchait avec moi des réponses aux mystères de l'Exode. Quelqu'un d'autre que la bête de la nuit. Sans elle, j'aurais rejoint cette grande famille errant dans les landes de glace, hors du jour.
J'y aurais peut-être été heureuse, qu'en sais-je, mais pas autant que je ne l'ai été après la rencontre de Yuno. Par sa foi, elle m'a sauvée. Par ses mots, elle m'a changée. Je sais que son choix a été difficile, et qu'il n'est pas motivé par la corruption qu'apporte le Froid. Je sais qu'elle veut les réponses qu'elle cherche depuis tant d'années, ces réponses qu'elle espère peut-être plus encore que nous n'attendons les Couleurs. Mais malgré cela, je n'arrive pas à ne pas lui en vouloir... »

Rebecca demeura interdite quelques temps. Le récit ne lui faisait que plus souffrir de l'absence de Yuno, si bien qu'une perle de larme gela au coin de son œil.
« Les bêtes, dans les ruines... c'étaient des Engelés ? demanda-t-elle seulement, ne voulant pas rester sur le sujet de leur amie disparue.

Sofi acquiesça gravement en gardant le regard fixé sur le sol enneigé. Rebecca se laissa un temps pour comprendre toutes les implications d'une telle vérité, mais il lui restait encore plusieurs craintes, ce qui mena à la seconde question.

— Et si Yuno ne t'avais pas sauvée, tu te serais... tu aurais... ? »

Sofi, les yeux toujours vides et engloutis par la fourrure de neige pure, ne lui offrit pour toute réponse qu'un geste qui lui en demanda beaucoup. D'une main hésitante et honteuse, elle ôta simplement son vieux bonnet de laine.

L'Exode BlancOù les histoires vivent. Découvrez maintenant