24. Vérité

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Yuno boitait, ses bras croisés sur sa poitrine et sa main frottant son moignon dans le but vain de se réchauffer. Les landes de l'Exode n'étaient plus faites de neige, mais de glace lisse qui dessinait les crêtes de vagues figées. Parfois deux d'entre elles se rencontraient, formant une structure d'éclaboussures cristallisées.

La silhouette d'une Ruine unique se profilait au loin, et Yuno s'y traînait lentement. Elle ne savait pas comment la certitude d'y trouver ses réponses lui était parvenue, mais voyait en cette structure titanesque son dernier itinéraire. De toutes les façons, son corps ne pourrait plus supporter bien longtemps sa marche.

Des flots de glace émergeaient trois arcs gigantesques, comme les voûtes arc-boutées des cathédrales des Ruines, en dehors du fait que ces arcs ne soutenaient rien. Lisses, ces structures plus ou moins penchées semblaient dirigées vers un dôme central, haut et large d'une cinquantaine de mètres. Des motifs arborés et des arabesques à spirale décoraient cette sphère étrange.

Arrivée au niveau de l'un des arcs, Yuno remarqua à travers le sol de glace que le pilier plongeait vers les profondeurs de l'Exode. Un vertige s'empara d'elle, tant cette Ruine lui paraissait grande. Les autres Ruines n'avaient rien à lui envier en taille, certes, mais s'imaginer que celle-ci puisse se poursuivre sous le sol la chamboula. Sans doute n'admirait-elle en fait qu'une infime partie émergée d'un colossal chef-d'œuvre millénaire.

Elle s'arrêta, à bout de souffle, à une vingtaine de mètres du dôme. Ses réponses résidaient ici, elle le savait.

« Alithea ? appela-t-elle d'une voix rauque et mourante.

Une voix grave et profonde résonna dans les airs, provenant à la fois de partout et de nulle part.
— C'est bien mon nom, répondit l'être invisible.

— Où êtes-vous ? demanda Yuno, perdant ses dernières forces à s'agiter à la recherche de la source des réponses tant espérées.

— Observe sous tes pieds, Yuno Kani, intima Alithea.

La paria s'exécuta. La glace était claire, presque transparente, ici. Le dôme, comme les arches, se prolongeait dans le sol. Il descendait vers les abysses, mais des excroissances courbées jaillissaient du cœur de la structure. En suivant les lignes, les arches elles-mêmes semblaient provenir du dessous du dôme.

Puis Yuno comprit. La nature de cette Ruine la frappa de plein fouet.
L'image des Sifals lui revint. Le dôme était la tête d'un gigantesque, colossal Sifal figé dans un océan de glace. Les arches étaient les tentacules, pliés sur eux-même, de cette créature aux proportions divines.

— Tu désires savoir la vérité, Yuno, déclara le kraken gelé.

— Oui !

— La vérité sur les mystères de l'Exode.

— Oui ! cria à nouveau Yuno à s'en arracher la gorge glacée. Que sont Soleil ? Les Ruines ? Le Froid ? Les Couleurs ?

— Tu n'apprécieras pas les réponses que je t'offre, prévint Alithea. Pourtant, elles ne seront que la plus pure vérité.

Yuno, impatiente, lui répliqua alors :
— J'ai payé de ma vie pour obtenir ces réponses ! Il n'y a plus rien que je ne puisse perdre ! Tu m'entends, Alithea ? Rien ne m'arrêtera jamais !

Le kraken resta muet un instant.

— Tu te trompes, rétorqua-t-il finalement. Il reste encore de l'Espoir en toi. Une fois que je t'aurais offert la malédiction qu'est la Vérité, il n'en restera plus une once. La désires-tu tout de même ?

— Plus que tout au monde !

— Soit. Je vais t'offrir la Vérité. Toute la Vérité, et rien d'autre que la Vérité.

Alithea demeura à nouveau muette durant un long moment. Son corps de Ruines était si immobile que Yuno combla son impatience en se demandant si le kraken était réellement son interlocuteur.
Celui-ci, décidé, débuta alors la longue litanie des vérités de l'Exode, martelées comme autant de coups sur les espoirs de la marcheuse :

— La vérité est que Soleil n'est rien d'autre qu'une boule géante de gaz en fusion, en orbite autour d'un amas de roches dont les proportions nous dépassent.
La vérité est que les Ruines furent bâties à une époque où vivre avait encore un sens, car c'étaient le jour et la Nuit seuls qui marchaient dans le Haut-Ciel.
La vérité est que les Couleurs ne sont pas une terre promise, ne sont pas des anges salvateurs. Qu'elles ne sont rien d'autre qu'une lumière moins terne que celle de Soleil. Qu'elles ne changeront pas notre vie, qu'elles ne nous aideront pas, et qu'elles ne peuvent rien contre le Froid.
D'ailleurs, la vérité est que le Froid n'est pas une entité consciente, pas plus que ne le sont Soleil ni l'Hymne. Et que ce que nous projetons en eux n'est que ce qui est trop lourd à porter nous-mêmes.
La vérité est que Soleil est le dernier de son espèce, et qu'auparavant la Nuit abritait des milliards d'enfants de lumière.
La vérité est que ce monde jadis riche et prospère est aujourd'hui mourant, et finira par s'éteindre tout comme ces milliards de Soleils, partis sans un bruit, et que personne ne se souviendra jamais de l'Exode, et que personne, jamais, ne se souviendra de celles et ceux qui ont marché en son jour.

Tu voulais la vérité ? La voici. »

Yuno resta muette. Ce n'était pas ce qu'elle voulait entendre. Ce n'était pas ce pourquoi elle avait quitté Sofi, Rebecca, Soleil et sa vie. Et pourtant, malgré la répulsion brutale que lui provoquait chacune des affirmations cruelles du Sifal géant, elle ne pouvait se résoudre à ne pas y croire.

Alors elle se leva. Lentement, avec des forces qu'elle n'avait plus. Elle avança, boitante, manquant de s'effondrer à chacun de ses pas, vers le dôme de la Ruine.
Elle se retourna, posant son dos contre la tête happée par le givre du kraken, et se laissa glisser au sol. Le regard vers l'ouest, vers un ouest distant, vers un horizon plus lointain qu'il ne l'avait jamais été pour quiconque.

Soleil touchait l'horizon, là-bas. Son Œil semblait posé, comme une sphère de lumière sur une ligne plate et infinie.

Le Sommeil se glissa, sinueux, autour des épaules de la marcheuse ayant cessé de marcher. La Solitude apparut de nulle part, et se frotta contre le flanc de sa maîtresse en ronronnant.
Yuno jeta un coup d'œil autour d'elle. L'effraie, impassible, attendait non loin.

« Encore un instant. » demanda Yuno, caressant tour à tour la solifuge et le serpent de sa seule main.

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