Quand elles retrouvèrent la marée de rats, celle-ci semblait retenue par une digue invisible. Rebecca crut d'abord que les rongeurs tueurs avaient fini leur cruelle besogne et se repaissaient calmement de leurs semblables, tandis que Sofi eut un moment l'espoir qu'ils y aient renoncé.
Il advint finalement que l'armée était bloquée par un quelconque mysticisme, les rats trépignant devant une barrière qu'eux seuls pouvaient voir. L'absence de sang ainsi que les traces du passage d'une meute derrière la muraille invisible indiquaient que les rongeurs traqués avaient réussi à s'enfuir.
Lorsque les marcheuses avancèrent, prudemment, entre les rangs désordonnés et immobiles des tueurs, aucun d'entre eux ne détourna le regard vers elles. Nul ne sembla remarquer la traversée des deux femmes, figés qu'ils étaient. Si leurs petits bustes ne se gonflaient pas sous l'effet d'une respiration haletante, et si le chef maniaque ne se frottait pas les griffes en s'entaillant la peau, rien ne les différencierait alors d'une armée de statues de neige.
Parlant de statues, ils étaient finalement parvenus au pied de cette montagne gigantesque taillée en un visage couronné : celle-ci formait alors une falaise si haute que quelques nuages la longeaient. S'élançant sur des kilomètres vers l'Ouest et vers les cieux, les détails du visage de la statue n'étaient plus visibles à cette distance. C'était comme chercher un visage sur un Dieu de roche infini.
Quittant l'admiration de cette idole de titan, les marcheuses joignirent leurs regards à celui des rats, afin de trouver la raison de leur arrêt impromptu. Légèrement éblouie par l'Œil de Soleil, lequel s'élevait encore plus haut que la figure de roche, ce fut Sofi qui découvrit en premier la lointaine silhouette dressée face à la horde.
Une engelée, à n'en pas douter. Elle se tenait, droite sur ses jambes prolongées par de courtes échasses de givre, et des bois de cristal juchés en son front. Patiente, son regard planait dans la direction des marcheuses.
Sofi décida d'essayer de la rejoindre. Sa main hésitante passa la barrière mystique qui retenait les rats immobiles, puis le reste de son corps. Si quelque chose empêchait les rongeurs d'avancer, cela ne s'appliquait de toute évidence pas aux sapiens.
Rebecca la rejoignit sans encombre non plus, et toutes deux se retournèrent une dernière fois vers les cannibales génocidaires qui avaient formé leur compagnie pendant un bout de marche. Ceux-ci ne semblaient pas les voir.
Elles reprirent la marche sans regret, tâchant de rejoindre l'énigmatique engelée.
La falaise de givre à leur droite parut, aux yeux de Rebecca, former comme un second sol plat à la perpendiculaire du monde. Une sorte d'Exode vertical dont l'horizon serait le sommet. Peut-être les couleurs attendaient-elles en haut ?
Sans espoir, l'ex-chanteuse leva les yeux au Haut-Ciel à la recherche des couleurs promises. Elle ne vit qu'Alif, planant en hauteur tout en longeant la falaise. La marcheuse se rassura de le savoir en sécurité.
Elle descendit son regard vers l'engelée immobile. En y réfléchissant un peu, elle avait l'étrange impression de mieux connaître l'Exode depuis qu'elle savait qu'elle n'en connaissait presque rien. En fait, elle avait apprit qu'il y avait toujours plus à apprendre. Et si, au début, les nouveautés avaient eu la gentillesse de s'annoncer - comme la prémonition des Sifals dans les ruines, ou les traces des rats dans la neige -, elle devinait également que la suite de sa marche - et sans doute de sa vie - serait bien moins clémente. Comme cette engelée, débarquant de nulle part, figeant les rats à distance et semblant presque attendre la venue des marcheuses.
Elles parvinrent après quelques centaines de mètres à mieux distinguer l'arpenteuse vagabonde. Juché sur ses pattes à sabot, son buste était nu et sa peau couverte d'une fine couche de pelage de neige. Sa tête, au visage presque enfantin, arborait bien deux bois de cervidé faits de cristal translucide. Une grosse natte scellée dans le givre pendait par dessus son épaule.
Autour d'elle, trop petits pour être remarqués auparavant, un bétail étrange fouillait la neige. Sept animaux, courts sur patte, secouaient leurs longues queues finies en une large palme. Leurs gueules étaient tout autant intrigantes : un long museau, droit, hérissait des dents fines. Et une sorte de groin frémissait entre leurs yeux brillants, au milieu de ce qui devrait être leur front.
La meute observa les marcheuses, alors qu'elles arrivaient enfin à leur bergère.
Celle-ci, les dépassant de deux têtes chacune grâce à ses échasses de glace, leur offrit un regard amical, mais demeura muette.
Sofi se lança, devançant la timide Rebecca.
« Bon jour, souhaita-t-elle.
Elle répondit par un hochement de tête qui signifiait la même chose.
Les deux marcheuses se consultèrent du regard. Si l'engelée était muette, la discussion tournerait court.
— Je suis Rebecca, se présenta la marcheuse. Et voici Sofi.
— Wendy, prononça-t-elle simplement, d'une voix douce, en se pointant du doigt.
Un silence plana.
— Est-ce vous qui avez arrêté les rats ? demanda finalement Sofi, afin de lancer un sujet de discussion.
— Non, répondit Wendy, toujours avec un large sourire. Ils ont peur.
— Peur de quoi ? demanda Rebecca, curieuse.
L'engelée désigna son troupeau en écartant les bras. L'ex-chanteuse se pinça les lèvres en une moue gênée.
Un nouveau silence s'appesantit sur le petit groupe.
— L'on pourrait reprendre la marche ? proposa Sofi, inquiète.
Elles avaient rattrapé leur retard ; Soleil brillait bien au Haut-Ciel. Mais il ne fallait tout de même pas tarder.
L'engelée secoua la tête pour dire non.
— Vous ne marchez pas ? s'inquiéta Sofi. Vous vous offrez au Froid ?
À nouveau non de la tête. Wendy pointa du doigt l'un de ses compagnons. Une femelle, couchée sur le flanc, haletait fortement. L'animal mettait à bas un nouveau-né, aidé par les reniflements de groin de ses congénères.
Les marcheuses joignirent le groupe juste à temps pour assister à la naissance et aux premiers cris du pourceau. La mère caressa son enfant du bout de son museau effilé, tandis que celui-ci mordillait déjà une mamelle saillante.
— Il faut apprendre à voir, conseilla Wendy aux deux jeunes femmes, sans une once de reproche dans la voix. J'aime marcher seule, avec eux, s'excusa-t-elle.
Rebecca se releva, chassa la neige de ses vêtements, et secoua la tête pour reprendre ses esprits.
— Pardon, bredouilla-t-elle, confuse. Vous disiez ?
— La compagnie de mes mesonix me suffit, et j'ai peur de ne pas vous être aussi agréable que ce à quoi vous pouvez imaginer. Je veille sur mon troupeau, vous pouvez poursuivre votre route sans crainte. »
La marcheuse acquiesça, et tira l'épaule de Sofi pour lui indiquer leur départ imminent. La paria accroupie caressait l'une des bêtes, qui frottait son museau contre elle en retour. Sofi se releva à contrecœur, malgré les jappements de l'animal.
Les deux marcheuses rajustèrent leurs sangles, remercièrent chaleureusement l'engelée, puis poursuivirent la marche.
Cette rencontre, pourtant anodine, fit se poser les bases de beaucoup de réflexions à Rebecca. Il n'y avait plus de rats autour, plus de ruines proches - la falaise du visage du roi titan mis à part - et il restait encore un long moment avant qu'elles ne puissent rejoindre le Nadir.
C'était donc le bon moment pour une nouvelle introspection.
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L'Exode Blanc
Fantasy« Régie par la louve cruelle qu'est le Froid, La nuit impose à tous un silence de velours. Sous l'Égide de l'Œil marchent sans fin ses proies, Intouchables en Nadir, comme dans tout le jour. Les couleurs sont absentes, et l'horizon un but Que le do...
