Aussi loin que remontaient les récits des ancêtres, il en a toujours été ainsi: puisque Soleil, celui-là même qui protège toute vie du Froid, se déplace de l'Est vers l'Ouest dans son ciel, alors il faut que la vie le suive pour ne pas que la nuit ne la dévore.
Alors la vie marche, à travers tout le jour qu'éclaire le Soleil, assez longtemps pour pouvoir dormir, assez loin pour qu'à son réveil il fasse encore jour, puis reprend de nouveau sa route sans fin.
Soleil -ou plutôt l'Œil de ce dernier- posait son regard depuis son haut-ciel, depuis son Zénith, vers l'Exode Blanc qu'il baignait dans sa lumière. Et s'il y avait Zénith en haut, alors en bas l'on trouvait le Nadir. Le Nadir, c'était ce point situé exactement sous l'Œil bienveillant de Soleil. C'était le cœur de l'Exode.
Notre histoire commença donc au Nadir. Tout y était blanc. Aucune trace de pas n'avait encore souillé la pureté du manteau de neige qui s'étendait plus loin que ne pouvait se porter n'importe quel regard, serait-ce celui de Soleil lui-même.
Depuis l'Est l'on pouvait d'ores et déjà entendre le refrain monotone et lancinant du Chant du Nadir. Tous ses membres le connaissaient par cœur, à force de le scander à longueur de journée. C'était une chorale qui les guidait, leur donnait l'espoir que personne ne voulait leur offrir.
« Tout est blanc. Et l'horizon est bien trop loin devant.
Chaque pas, chaque battement de nos cœurs
Nous rapprochent un peu des couleurs.
Là-haut, l'Œil de Soleil, sur chacune de nos âmes veille,
Protège depuis son haut-ciel
Ses fidèles... »
La dernière note sonnait longuement, avant d'enchaîner le couplet suivant. Entraîné par son rythme et marchant comme un seul, le Chant du Nadir piétinait la neige de ses milliers de bottes, baissant ses milliers de regards pour ne pas croiser celui de Soleil. Ceux qui avaient osé tenter l'expérience par défi ou rébellion ne pouvaient ensuite plus poser leur vue sur quoi que ce soit ; ils étaient alors privés de la promesse des couleurs, qui attendraient au bout de la longue route que Soleil demandait à emprunter.
Alors qu'un lointain souffle polaire se levait depuis le Sud, le Chant du Nadir entama, une fois de plus, son deuxième couplet.
« Tout est blanc. Le Froid avale ceux qui sont trop lents.
Ses aboiements de glace nous harassent
Et effacent chacune de nos traces.
Ses crocs, et ses morsures, son givre et ses engelures,
Toutes ces menaces nous assemblent
Tous ensemble... »
Un aboiement de glace, c'était exactement cela. Le vent s'immisça avec force entre les marcheurs et marcheuses, qui frémirent et tremblèrent alors que les crocs du Froid cherchaient à se planter dans les rares chairs à découvert. Ses griffes s'enserrèrent autour des jambes alourdies par l'effort et le poids des charges.
Au sol, ce n'était plus le linceul de neige qui recouvrait les plates landes de l'Exode, mais le pelage du Froid qui hérissait ses cristaux de givre. Le blizzard dévora les marcheurs et marcheuses, voila le paysage de sa sinistre haleine de glace, masqua même le Soleil qui leur servait de repère. Mais rien n'arrêtait le Chant, qui poursuivit sa chorale, alors enhardi par l'espoir des mots qui avaient déjà été répétés des millions et des millions de fois par des générations entières.
« Tout est blanc, mais l'on avance en nous relevant !
Et toutes les forces qui nous rejoignent
Nous donnent la foi de gravir les montagnes !
En avant, frères et sœurs ! Nous marchons vers les couleurs !
Et tant que nous serons vivants, nous irons
En avant ! »
L'intensité de l'aboiement du Froid s'affaiblit, écrasé par la détermination du Chant. À l'appel de son nom au second couplet, une nouvelle bourrasque heurta les chœurs, pour s'essouffler au regain de force qui suivit. Et ainsi, par vagues, les cris de givre s'éteignirent pour rétablir le mutisme de la bête de la nuit.
Alors, le Froid vaincu s'évapora dans les airs en ne laissant de vestiges de lui que quelques gros flocons et volutes de poudreuses, comme promesses d'un retour prochain.
Le Chant du Nadir, même après cette victoire, ne s'arrêta pas. Il poursuivit sa marche et sa chorale, droit et uni vers les couleurs, sans jamais regarder en arrière.
« ...Et tant que nous serons vivants, nous irons
En avant !
Même si tout est blanc. Et que l'horizon est bien trop loin devant... »
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L'Exode Blanc
Fantasy« Régie par la louve cruelle qu'est le Froid, La nuit impose à tous un silence de velours. Sous l'Égide de l'Œil marchent sans fin ses proies, Intouchables en Nadir, comme dans tout le jour. Les couleurs sont absentes, et l'horizon un but Que le do...
