chapitre 26

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La chambre d'amis est enfin prête. Après des jours passés à nettoyer et organiser, je peux enfin quitter la chambre de Justin. Ce changement, aussi simple qu'il paraît, représente une petite victoire pour moi. Avoir mon propre espace, même temporairement, c'est retrouver un peu de contrôle sur ma vie.

Je prends mes affaires une à une, les empilant soigneusement dans un carton. Sualen dort paisiblement dans son berceau, bercée par le léger grincement du plancher sous mes pas. Alors que je range les dernières choses, Justin apparaît à la porte, appuyé contre le cadre, les bras croisés.

- Tu as besoin d'aide, demande-t-il, sa voix plus douce que d'habitude.

Je lève les yeux vers lui. Sa proposition me prend de court une fraction de seconde puis quelque chose se referme en moi, doucement, comme une évidence. Il doit être soulagé. Enfin libre de cette chambre que nous avions envahie, Sualen et moi, avec nos pleurs et nos nuits sans rythme. Il sera libre d'inviter ses copines, de faire ses soirées, de continuer cette vie d'avant que je lui ai soi-disant volé sans le lui demander.

- Non, pas besoin. Je me dépêche de libérer ta chambre, ne t'en fais pas.

Il reste silencieux un instant, puis baisse les yeux, les mains dans les poches.

- Je... je suis désolé, murmure-t-il. J'ai pas été super avec toi.

Je ne sais pas quoi répondre. Désolé sonne étrange dans sa bouche, comme une langue étrangère qu'il aurait apprise sans jamais vraiment la parler. Je le laisse flotter dans l'air un instant puis je hoche la tête sans rien ajouter, et je reprends mes affaires. De toute façon, qu'est-ce que je suis censée dire ? Que désolé ne coûte rien, que ça se prononce facilement quand on n'a pas été celui qui encaissait ? Il y a des excuses qui soulagent celui qui les formule bien plus que celui qui les reçoit. La sienne ressemble à ça.

Plus tard dans la journée, je joue au sol avec Sualen dans notre nouvelle chambre quand la porte s'entrouvre doucement. Justin apparaît dans l'embrasure, hésitant, comme s'il craignait de briser quelque chose. Je relève la tête. Il y a quelque chose d'inhabituel dans sa façon d'être là, dans cette manière qu'il a de ne pas vraiment entrer.
Il se sent coupable. C'est la première pensée qui me traverse. Mais de quoi ? Justin ne regrette pas. C'est presque une règle chez lui, une constante sur laquelle j'ai appris à me repérer. Il avait dû regretter certaines filles, celles qui s'étaient révélées trop envahissantes et sans doute cette nuit-là avec moi aussi, celle qui avait tout compliqué. Mais ces regrets-là étaient propres, tranchés. Ils ne laissaient pas ce genre de trace.
Or ce que je lis sur son visage est autre chose. Quelque chose de plus sombre, de plus enfoui. Je cherche le mot exact et je ne le trouve pas.

- Tu sais... t'as l'air d'une super maman, dit-il finalement, les mains toujours enfoncées dans ses poches.

Ses mots me prennent de court. Ce n'est pas le genre de chose que j'aurais jamais imaginé entendre sortir de sa bouche. Depuis le début, Justin s'est montré distant, froid, presque indifférent face à l'existence de Sualen et à la mienne. Alors, entendre ces quelques mots simples mais sincères me déstabilise plus que je ne veux l'admettre.
Mon cœur se serre un peu comme si cette phrase vient de réveiller quelque chose que j'avais enfoui profondément. Une vague de gratitude m'envahit : elle est douce mais amère. Il a enfin vu, ne serait-ce qu'un instant, tout ce que je fais pour notre fille. Mais cette reconnaissance est teintée d'une profonde tristesse. Ces mots arrivent après tant d'indifférence.
Qu'il reconnaisse mes efforts ne change rien au fond des choses. Les mois les plus difficiles, je les ai vécus seule : la grossesse, mes peurs, mes doutes qui revenaient la nuit sans prévenir. Il n'était nulle part. Et le soir du réveillon, il a fait pire qu'être absent : il m'a humiliée devant tout nos proches, comme si je ne méritais pas mieux que ça. Un compliment, même touchant, ne referme pas ces blessures-là. Il arrive trop tard et il ne pèse pas assez lourd sur la balance pour que je penche de son côté.

- Merci, ça me touche que tu me dises ça. Parfois, j'ai l'impression d'être la pire maman au monde, j'avoue en caressant doucement les cheveux de Sualen.

Il esquisse un sourire en coin, mais son regard reste sombre.

- Crois-moi, j'ai vu bien pire. Et puis... en ce moment, c'est moi le pire papa du monde.

La phrase tombe doucement, teintée d'amertume, mais il y a quelque chose en dessous, une sincérité qui me prend par surprise. Je ne dis rien. Je le regarde sans bouger, sans savoir quoi faire de ce qu'il vient d'admettre. Une partie de moi voudrait y voir un début de quelque chose. L'autre, la plus prudente, celle que ces derniers mois ont forgée, me retient. Ce genre de lucidité chez lui, je ne lui fais pas encore confiance. Elle peut s'éteindre d'une seconde à l'autre, sans raison, sans prévenir.
Il tourne les talons. La porte se referme derrière lui et il disparaît pour le reste de la soirée comme si les mots qu'il venait de prononcer lui avaient déjà coûté trop de bonnes actions.

[...]

Le lendemain matin, je me lève plus tôt que d'habitude. Sualen dort encore et je décide d'en profiter pour prendre une douche rapidement. L'eau chaude apaise un peu mes muscles fatigués et pendant un bref instant, je me permets de ne penser à rien.

Mais en revenant dans la chambre, mon cœur s'arrête net. Le berceau est vide.
Pendant un instant, je reste figée sur le au milieu de la pièce, incapable de bouger, comme si le temps s'est arrêté autour de moi. Seuls les battements frénétiques de mon cœur résonnent dans mes oreilles.

Mes yeux parcourent la chambre en scrutant chaque recoin, chaque ombre, cherchant désespérément une trace de Sualen. Le plaid que j'ai laissé sur le fauteuil est toujours là, la petite couverture rose pliée au pied du berceau aussi, mais ma fille n'est nulle part. Une vague de panique monte en moi, écrasante, m'envahissant jusqu'à me couper le souffle.
J'appelle, encore et encore, espérant entendre un gazouillement ou un cri qui me rassurera. Rien.

En sortant dans le couloir, je tombe sur Penny. Elle sort de la cuisine, une tasse de café fumante entre les mains, l'air calme et détendu, en parfait contraste avec l'état dans lequel je me trouve.
Elle lève les yeux vers moi et son sourire s'efface immédiatement en voyant mon visage blême et mes yeux écarquillés.

- Shanel ? Tout va bien ?

- As-tu vu Sualen, je demande, la voix tremblante.

Penny me sourit doucement, essayant de me rassurer.

- Elle pleurait alors Justin l'a prise. Il est dans le salon.

Ses mots mettent quelques secondes à atteindre mon cerveau. Je reste figée un instant, incapable de croire ce que je viens d'entendre. La tension dans mes épaules se relâche légèrement mais mon cœur bat encore à toute vitesse.

- Justin, je répète, abasourdie.

Elle hoche la tête avec un petit sourire, comme si c'est la chose la plus naturelle au monde. Justin ? Celui qui, quelques jours plus tôt, ne voulait même pas s'approcher d'elle ?

- Oui, il l'a entendue pleurer pendant que tu étais sous la douche. Tu peux aller les voir si tu veux, ajoute Penny avec douceur.

Je hoche la tête, encore sous le choc, et me dirige vers le salon, le cœur battant toujours, mais pour une toute autre raison cette fois. Je descends les escaliers doucement, le cœur battant toujours un peu trop vite. En arrivant dans le salon, je le vois assis sur le canapé, Sualen blottie contre lui. Il lui donne son biberon avec une concentration inattendue, comme s'il a fait ça toute sa vie.
Il lève les yeux vers moi et pour la première fois depuis longtemps, il ne détourne pas le regard.

- Elle s'est réveillée en pleurant, alors... j'ai pensé que je pouvais essayer de la prendre, dit-il simplement.

Je reste là, sans savoir quoi dire. Ce n'est peut-être qu'un petit geste mais c'est suffisant pour semer un doute en moi. Peut-être que Justin n'est pas totalement perdu.

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