chapitre 61

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Cette clinique n'a rien à voir avec celle d'il y a quatre ans. Pas les mêmes murs. Pas la même odeur. Pas la même ville. Ici, tout est plus moderne, plus lumineux. Des baies vitrées donnent sur un boulevard bruyant, en plein centre-ville. Rien n'est familier. Et pourtant, mon corps, lui, se souvient.

Je me suis garée deux rues plus loin, comme si mettre de la distance physique pouvait rendre la situation moins réelle. Dans la salle d'attente, des femmes enceintes feuillettent des magazines, certaines avec leur conjoint, d'autres seules. Une future mère rit doucement pendant qu'un homme caresse son ventre déjà arrondi.
Je détourne les yeux. Même quatre ans plus tard, j'ai l'air d'une ado enceinte à côté de ces dames, qui se cache derrière des lunettes et des vêtements larges. Je portais un gilet sous trente degrés. Rien ne se voit encore mais je me sens mal. Deux mois, ça reste discret. Invisible. Secret. Mais j'ai l'impression que ça se lit sur mon visage : coupable, elle a recouché avec son ex et est retombé enceinte.

On prononce enfin mon nom.

La salle d'échographie est d'un blanc presque agressif. Le médecin est une femme d'une quarantaine d'années, douce, professionnelle. Elle ne pose pas de questions inutiles. Juste les nécessaires.

- Date des dernières règles ?

Je la lui donne.
Elle remplit des documents, récupère les résultats de la prise de sang et se tourne vers moi.

- Donc environ huit semaines, confirme-t-elle.

Huit semaines.
Je m'allonge sur la table. Le papier sous moi crisse. Elle applique le gel froid sur mon ventre. Je frissonne malgré moi.

- Vous pouvez regarder si vous voulez.

À l'époque, j'avais fixé l'écran comme si ma vie en dépendait. Cette fois, je fixe le plafond. Puis le son arrive. Un battement rapide, presque précipité. Mon souffle se bloque et je tourne la tête malgré moi. Sur l'écran, une petite forme distincte apparaît. Plus définie que dans mon souvenir. On distingue une tête disproportionnée, un tronc minuscule, un mouvement imperceptible.

- Le rythme est bon, dit le médecin. Il mesure environ un centimètre et demi. Tout correspond à huit semaines.

Un centimètre et demi.
C'est absurde de penser qu'une chose si petite peut bouleverser autant. Je ne pleure pas. Je ne souris pas non plus. Je suis juste figée. Trop choquée.

- Vous avez des questions ?

Oui. Des centaines.
Est-ce que je suis capable de recommencer ?
Est-ce que je détruis quelque chose si je ne garde pas ce bébé ?
Est-ce que je détruis autre chose si je le garde ?
Mais je secouai la tête.

- Non.

Elle imprime les clichés. Le bruit de l'imprimante me semble lourd. Trop concret. Elle glisse les images dans une enveloppe et me la tend.

- Tout va bien, conclut-elle simplement.

Tout va bien. Je sors du cabinet avec cette phrase qui me poursuit. Dans l'ascenseur, je pose la main sur mon ventre. Je n'y sens rien. Pas de mouvement. Pas de preuve tangible. Et pourtant, il y a ce cœur qui bat.
Dans la voiture, je craque enfin. Pas en sanglots, juste quelques larmes silencieuses qui coulent sans bruit. Je repense à la première fois : la solitude, l'hôpital, Noël, jour de l'An. À Justin absent. À Justin qui me déteste. À ma peur de ne pas y arriver.
Maintenant, Justin est là. Il joue son rôle. Il s'investit. Il vient de passer une semaine entière à essayer d'être un père pour Sualen. Mais pour combien de temps ? Notre équilibre est encore fragile. Sualen vient d'apprendre qu'il est son père. Elle s'ajuste à cette nouvelle réalité. On apprend  à fonctionner à trois. Un bébé maintenant, c'est une fissure.

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