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Après avoir déposé Sualen à l'école, je pris la route en direction d'un quartier résidentiel à l'ouest de la ville. Une maison à visiter. Grande, claire, un peu trop blanche, un peu trop vide, le style typique des familles qui veulent du neuf sans âme. Je n'aimais pas ce genre de propriétés mais cela faisait partie de mon travail et mon opinion ne comptait pas.

La radio jouait en fond mais je ne faisais pas attention. Mon esprit était déjà ailleurs, perdu dans des souvenirs qui revenaient sans prévenir. Ça arrivait souvent. Il suffisait de presque rien, une chanson, une phrase, une atmosphère, et tout remontait à la surface. Comme une vague que je ne voyais jamais venir. Je m'étais souvent demandé ce que serait devenue ma vie si les choses avaient été différentes. Si on avait eu le temps de se reconstruire, Justin et moi. Si j'étais restée. Mais ces pensées ne servaient à rien.
Je m'arrêtai à un feu rouge, les doigts crispés sur le volant, le regard perdu dans les maisons qui défilaient. Il y avait toujours cette petite voix qui me murmurait que j'avais été lâche et que j'avais abandonné. Mais je savais aussi que je n'avais pas eu le choix. Je n'avais pas seulement fui Justin. J'avais fuit ce passé qui pesait trop lourd.
Rien n'avait été facile. J'avais abandonné l'université, sans prévenir personne. J'avais juste disparu. La tête basse, les larmes retenues, avec une valise dans une main et Sualen dans l'autre. Je ne savais même pas où j'allais au début. Juste... ailleurs.
Pendant des mois, tout ce que j'avais pu faire, c'était survivre. Me lever, nourrir Sualen, chercher un toit, dire oui à n'importe quel petit boulot. J'avais enchaîné les journées sans trop réfléchir, avec cette peur constante de ne pas y arriver et ne pas être assez bien. Les nuits étaient courtes, coupées par les réveils de Sualen ou mes angoisses. Je pensais sans arrêt à ce que j'avais laissé derrière moi.
Avec de la chance, j'avais finalement trouvé ce boulot. Pas passionnant, ni toujours gratifiant mais il me donnait un rythme et quelque chose à quoi me raccrocher les jours où tout semblait encore flou. Et puis, petit à petit, les choses avaient une nouvelle tournure. Pas parfaite mais au moins stable.

Je m'étais garée devant la maison avec un peu d'avance. Je révisai mes notes en attendant les potentiels acheteurs. Je repassai mentalement les arguments de vente : cuisine ouverte, isolation neuve, grand jardin. Puis, je récupérai la pochette avec les fiches du bien, mon téléphone et mes clés, et je pris une grande inspiration avant de descendre. Ensuite, j'entrai et j'ouvris les volets, allumai les lumières et vaporisai un peu de parfum d'ambiance dans l'entrée.
Je m'arrêtai un instant, le regard perdu dans le vide du salon et un drôle de goût amer me monta à la gorge. J'avais eu d'autres rêves, autrefois. Mais aujourd'hui, j'étais ici, dans cette maison, à jouer un rôle que je n'avais jamais vraiment choisi à remplir des petits gestes qui donnent l'illusion d'un chez-soi.

Et puis finalement, on sonna.
J'avais à peine regardé les noms dans mon agenda. Juste l'adresse et l'heure. Le reste, c'était secondaire. Je n'attachais pas d'importance aux visages. Mon boulot, c'était vendre, sourire, jouer un rôle pendant trente minutes et refermer la porte ensuite. Peut-être que ce serait vite réglé, peut-être que je pourrais rentrer chez moi tôt.
Je me dirigeai vers la porte avec mon dossier sous le bras et le sourire automatique déjà prêt. Mais dès que j'ouvris la porte, mon cœur s'arrêta net.

Il était là.
Justin.

Il se tenait là, droit, figé, l'air aussi surpris que moi. À ses côtés, une femme brune, très belle, très bien habillée, avec une brochure de l'agence entre les mains. Elle ne sembla pas remarquer ce qui se passait mais moi, je crus que le sol se dérobait sous mes pieds.

- Shanel..., murmura-t-il.

Je restai sans voix. Je crus halluciner.
Il avait l'air... pareil. Mais en même temps, différent. Plus marqué, plus adulte. Mais ses yeux, eux, n'avaient pas changé. Je les aurais reconnus entre mille. Et en les voyant, tout me revint d'un seul coup. La chambre d'hôpital. Ses mots. Sa colère. Mon départ.
Je reculai légèrement, instinctivement.

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